Jeudi dernier à Rabat, le paysage rural marocain a connu un tournant historique. «Le Conseil de gouvernement a validé deux décrets qui pourraient transformer en profondeur l’économie des campagnes», indique le quotidien L’Economiste dans son édition du lundi 23 février. En réformant le statut des terres collectives Soulaliyates, l’exécutif ne se contente pas d’une simple mise à jour législative. Il cherche à convertir un patrimoine foncier longtemps figé en levier de développement économique, répondant aux directives du roi Mohammed VI pour une intégration plus large des ayants droit et une émancipation durable de milliers de familles rurales.
Ces textes constituent de fait une reconnaissance d’une dette historique envers les communautés Soulaliyates, gardiennes d’un héritage foncier collectif. Pendant des décennies, des hommes et des femmes ont travaillé des terres appartenant à leurs ancêtres sans en posséder légalement la propriété. Le statut de terre collective, hérité d’une organisation sociale ancienne, est devenu au fil du temps un obstacle à l’investissement et à la valorisation économique de ces terres.
La réforme introduit un changement fondamental: la transition de la jouissance à la propriété. Le cœur de cette évolution réside dans l’accélération du processus de «melkisation», ou privatisation à titre gracieux. Jusqu’à présent, cette transformation concernait principalement les périmètres irrigués, plus faciles à valoriser. «Dorénavant, elle s’étend aux terres bour, dépendantes des précipitations et souvent soumises à une grande précarité», souligne L’Economiste. .
Cette extension traduit une volonté de justice spatiale et économique: convertir un droit d’usage ancestral, précaire et peu valorisable, en un titre de propriété officiel. Pour un agriculteur du Souss ou du Moyen-Atlas, obtenir un titre foncier sur une parcelle bour ouvre la porte au crédit, permet d’investir dans des outils modernes et de transmettre un capital à ses enfants.
Cette formalisation foncière est également un levier d’inclusion financière. En dotant les ayants droit de titres fonciers incontestables, l’État leur offre un accès au crédit bancaire et à l’investissement agricole, transformant la terre d’un simple moyen de subsistance en véritable capital productif. La réforme vise ainsi à générer de la valeur ajoutée et à structurer des chaînes économiques locales, tout en renforçant la capacité d’autofinancement des communautés rurales.
Le premier décret adopté (n° 2.25.1141) réduit les coûts de transition en exonérant les terres bour destinées à la melkisation des frais de conservation foncière. Cette mesure supprime une barrière financière majeure et permet aux petits exploitants de bénéficier pleinement de la réforme. Le second décret (n° 2.25.540), qui modifie la loi 62.17, rationalise la gouvernance des terres collectives, en passant d’une tutelle administrative stricte à une gestion patrimoniale plus dynamique. Cette réorganisation institutionnelle sécurise les transactions, clarifie les responsabilités et ouvre la voie à la collaboration avec des partenaires publics ou privés pour des projets de développement agricole.
Fruit d’une maturation entamée lors du Dialogue national de 2014, cette réforme illustre une approche pragmatique: utiliser le foncier comme instrument de politique publique. «En alignant le cadre juridique sur les besoins du développement territorial, le Maroc vise à stabiliser le tissu rural et à réduire la précarité en activant des actifs longtemps sous-exploités», note L’Economiste.
Au-delà de l’enjeu social, cette décision constitue un pari macroéconomique. L’intégration des terres Soulaliyates dans le circuit économique formel pourrait devenir un multiplicateur de richesse pour les zones rurales. La sécurisation foncière favorise les investissements dans l’irrigation, la mécanisation et les cultures à forte valeur ajoutée, contribuant directement aux objectifs de la stratégie «Génération Green». Le 19 février 2026 marque donc le début d’une phase opérationnelle majeure: les textes sont désormais en place pour transformer le potentiel latent des campagnes marocaines en dynamisme économique concret. Pour les communautés Soulaliyates, la terre cesse d’être seulement un héritage ; elle devient le socle d’un avenir entrepreneurial et durable.








