Le Maroc s’apprête à devenir un acteur majeur dans le secteur des data centers, avec quatre projets annoncés dont la capacité électrique cumulée pourrait atteindre deux gigawatts. «Ce chiffre surprend lorsqu’on le compare à la puissance totale des cinq principaux pays africains dans le domaine, qui ne dépasse pas 500 mégawatts, selon McKinsey», relève le magazine Jeune Afrique dans une analyse dédiée. Pour mettre cette donnée en perspective, cela reste inférieur à la seule capacité installée en France, et ce, dans un contexte marocain où la production électrique reste insuffisante et où le pays fait face à un stress hydrique persistant. Pourtant, malgré une demande locale encore embryonnaire pour l’hébergement cloud ou la puissance de calcul dédiée à l’intelligence artificielle, le royaume attire les investisseurs internationaux, suscitant des interrogations sur ses ambitions et sur la faisabilité de ces projets.
Le mouvement est porté en grande partie par le secteur privé, même si un projet semi-public baptisé Atlas Cloud Services prévoit la construction du plus grand data center marocain à Ben Guerir. Dans le privé, c’est l’entreprise texane Iozera qui a ouvert le bal, annonçant dès mai 2024 un investissement de 500 millions de dollars pour un centre de 386 MW à Tétouan, dans un futur hub technologique baptisé Eureka Park. Un an plus tard, Naver, le «Google sud-coréen », a révélé un projet similaire, de 500 MW, en collaboration avec Nvidia et Lloyds Capital, et s’est assuré un approvisionnement électrique renouvelable via les centrales solaires de Noor et l’éolienne de Koudia Al Baida, développées par MASEN», note Jeune Afrique.
La stratégie des acteurs étrangers n’est pas d’abord de répondre aux besoins locaux. Le Maroc, relié directement à l’Europe par plusieurs câbles sous-marins et offrant des coûts compétitifs en énergie et en exploitation, devient un tremplin pour desservir le marché européen. Selon Guy Zibi, directeur de Xalam Analytics, cabinet spécialisé dans l’analyse des data centers africains, «la demande ciblée par ces projets est essentiellement européenne, le pays devenant un nouvel exportateur de puissance de calcul». L’initiative Mufungi de Cassava Technology, qui prévoit des «IA factories» dans cinq pays africains, illustre cette tendance: le Maroc figure parmi les sites potentiels, bien que l’entreprise zimbabwéenne reste discrète sur ses ambitions précises.
Pour exploiter ces capacités, il faudra transformer le tissu industriel et les centres d’appels marocains vers de nouvelles compétences spécialisées dans l’entraînement d’intelligences artificielles à forte valeur ajoutée, notamment pour la médecine ou l’industrie. «Konecta, groupe français actif au Maroc et en Égypte, prévoit déjà de former 4 000 personnes et de recruter massivement pour répondre à cette demande orientée vers l’Europe et le Moyen-Orient, générant à terme jusqu’à 40 milliards de dirhams en revenus exportés d’ici 2030», précise Jeune Afrique.
Cependant, le développement rapide de ces mégainfrastructures se heurte à des contraintes énergétiques majeures. L’Association africaine des data centers estime que l’infrastructure électrique marocaine ne sera pleinement prête qu’en 2035, alors que la consommation des centres dédiés à l’IA est cinq fois supérieure à celle des services cloud classiques. Le refroidissement des installations, essentiel pour le fonctionnement optimal, se pose également comme un défi majeur dans un pays soumis à un stress hydrique chronique. Les projets emblématiques du solaire, comme Noor Ouarzazate et Noor Midelt, illustrent les difficultés à assurer une stabilité énergétique suffisante pour soutenir une croissance rapide du secteur.
Malgré ces obstacles, les investisseurs continuent de parier sur le royaume, convaincus que le premier à concrétiser son projet prendra l’avantage sur le marché. Cité par le magazine panafricain, Amine Benchekroun, vice-président de Schneider Electric, partenaire d’Iozera sur le refroidissement et la gestion énergétique, explique que «le Maroc pourrait bien devenir un centre stratégique d’exportation de services cloud et d’intelligence artificielle, transformant une localisation géographique favorable en un atout économique majeur». La route reste cependant semée d’embûches, et la concrétisation de ces ambitions dépendra autant de la stabilité énergétique et climatique que de la capacité du pays à former et retenir une main-d’œuvre qualifiée.








