Dans un contexte international marqué par la volatilité des marchés énergétiques et par la pression croissante liée aux engagements climatiques, le Maroc a engagé un tournant stratégique en faisant du gaz naturel liquéfié un axe central de sa politique énergétique. Ce choix, à la fois économique, industriel et géopolitique, vise à renforcer la sécurité d’approvisionnement tout en accompagnant la transition vers un mix énergétique moins carboné. Dans un entretien accordé au magazine hebdomadaire Challenge, l’économiste Driss Aïssaoui explique que cette orientation ne doit pas être lue comme une contradiction mais comme une reconfiguration des leviers de souveraineté. «La souveraineté énergétique ne se résume pas à l’autosuffisance en ressources. Elle repose avant tout sur la capacité d’un pays à maîtriser ses voies d’approvisionnement, ses choix logistiques et ses arbitrages stratégiques», explique-t-il.
Dans cette perspective, le recours au GNL marque une rupture avec la dépendance passée à des circuits d’acheminement contraints, notamment via le réseau ibérique. La future unité flottante de stockage et de regazéification prévue à Jorf Lasfar permettra au Royaume d’accéder directement au marché mondial du GNL et de diversifier ses fournisseurs. «Ce n’est donc pas un simple déplacement de dépendance, mais bien un gain d’autonomie logistique et décisionnelle», souligne Driss Aïssaoui, qui insiste sur la capacité nouvelle du Maroc à arbitrer entre différentes sources selon les conditions du marché et les impératifs stratégiques.
Les investissements engagés, évalués à plusieurs milliards de dollars, s’inscrivent selon lui dans une logique d’infrastructures structurantes, a-t-on pu lire dans Challenge. «Ces investissements doivent être analysés comme ceux réalisés dans les ports, les autoroutes ou les énergies renouvelables», affirme l’économiste, rappelant que les appels d’offres lancés visent à constituer une véritable colonne vertébrale gazière reliant ports, zones industrielles et centrales électriques. Les retombées attendues sont multiples, allant de l’amélioration de la compétitivité industrielle à la réduction de la facture énergétique, en passant par la création d’emplois et l’attractivité accrue pour les investisseurs», a souligné l’économiste.
Sur le plan climatique, l’intégration du gaz naturel dans le mix énergétique est présentée comme une étape transitoire. Driss Aïssaoui estime que cette approche reste cohérente avec les objectifs du Maroc, à condition d’en comprendre la fonction. «Le GNL joue précisément ce rôle de source d’appoint flexible pour stabiliser le réseau électrique», explique-t-il, dans un contexte où l’essor de l’éolien et du solaire nécessite des capacités de soutien pilotables. Bien que fossile, le gaz permet selon lui de réduire progressivement les émissions par rapport au charbon, sans compromettre la sécurité d’approvisionnement.
À plus long terme, cette stratégie s’articule avec les ambitions du Royaume en matière d’hydrogène vert et avec le projet du gazoduc Nigeria-Maroc, écrit Challenge. Pour Driss Aïssaoui, la clé réside dans le caractère évolutif des infrastructures. «Le GNL n’est pas conçu comme une fin en soi, mais comme un levier de préparation», affirme-t-il, en soulignant que les réseaux gaziers développés aujourd’hui pourront demain accueillir des molécules décarbonées. En combinant accès au marché mondial du GNL, potentiel gazier local et vision régionale, le Maroc ambitionne ainsi de se positionner comme un hub énergétique reliant l’Afrique, l’Europe et l’Atlantique, tout en limitant le risque d’actifs échoués, grâce à une approche progressive et intégrée.








