En me délectant de «Nouvelle Vague», un bijou cinéphilique qui revient sur la genèse d’un film qui a fait date dans l’histoire du cinéma, «À bout de souffle» (Godard, 1960), j’ai commencé à penser à Hicham Lasri. Le lien entre les deux artistes, toutes proportions gardées, crève les yeux. Comme Godard, le réalisateur marocain est animé d’une passion absolument folle pour le cinéma. Il aime la liberté, il a le melon, il colle volontiers ses bruitages et ses traficotages à une vague notion de post-modernisme, il touche à tout avec un bonheur inégal et pratique l’art de la citation jusqu’à la nausée.
Par-dessus, il a toujours adressé un doigt d’honneur à tous les ayatollahs qui défendent des notions aussi stupides que l’art propre et le bon goût.
J’ai adoré Godard sans aimer ses films, exception faite des tout premiers. Plus que le cinéaste, c’est le personnage que j’aimais, et ce personnage s’était rendu indispensable au cinéma.
Hicham Lasri, avec ses tics et ses tocs, s’inscrit dans la même lignée. Il s’est fabriqué un personnage qui est la seule ligne conductrice de ses films. Et c’est très bien comme ça. Ce type vit pour le cinéma. S’il gagne demain au Loto, il mettra tout dans son prochain film. C’est ce qui le rend, à sa manière, indispensable au cinéma marocain, même si ses films sont parsemés de déchets, de digressions et de sorties de route. Tant pis. Tant qu’on est dans le cinéma...
«Qu’ils soient sincères ou manipulés, ils méritent une belle leçon de cinéma. Et de vie. »
— Karim Boukhari
Son nouveau film, Thank you Satan, vient de sortir en salles. Le titre est une provocation, une posture transgressive, agressive même, qui secoue la bien-pensance et hurle: «C’est moi, j’existe, je fais des films et je vous…». Ceux qui aiment la démarche paieront leur ticket et s’enfermeront dans une salle obscure pour subir les assauts de ce garçon qui semble avoir une caméra à la place des mains (comme le cultissime «Edward aux mains d’argent», de Tim Burton). Les autres peuvent passer leur chemin.
Oui, mais voilà. Une obscure association du nom de «Printemps du cinéma», qui n’a de printemps que le nom, a décidé d’intenter un procès au film. Cela fait un moment que cette structure, dont personne ne connaît les membres, multiplie les actions contre les films marocains. Avant Lasri, ils avaient mené campagne contre l’excellent deuxième film de Meriem Benm’Barek, «Derrière les palmiers». Et ils ont remué ciel et terre pour annuler un tournage étranger à cause d’un plan de baiser…
Ces gars-là défendent l’art propre, c’est-à-dire émasculé. Ils prennent le cinéma pour un prêche du vendredi. Ils mènent un combat d’arrière-garde contre la liberté et multiplient les actions spectaculaires à l’approche des prochaines élections. Qu’ils soient sincères ou manipulés, ils méritent une belle leçon de cinéma. Et de vie.
Hey les amis, «À bout de souffle» fut tourné caméra cachée dans les rues de Paris, avec de l’argent emprunté, sans autorisation, sans filet. Les gardiens du bon goût de l’époque l’avaient conspué, essayant de lui coller toutes sortes de procès. 66 ans plus tard, c’est l’un des films les plus étudiés au monde. Les censeurs, eux, ont disparu sans laisser de trace.
Et merci!




