Maroc: généalogie d’un droit du patrimoine (1912 – 2026)

Un artisan du brocart marocain.

TribuneÀ l’occasion d’une rencontre consacrée à la nouvelle loi sur le patrimoine, organisée le 4 avril 2026 à Marrakech dans le cadre du Moussem de la Zahria, une réflexion s’est imposée: celle d’une approche conciliant l’exigence du cadre législatif et la préservation des savoir-faire. Une lecture qui plaide pour faire de la loi un véritable rempart au service de nos paysages sensoriels.

Le 04/04/2026 à 08h00

«La lenteur du temps de l’apprentissage et de la maturation du geste est la seule garantie de la qualité; car la main qui se hâte est une main qui ne pense plus» — Richard Sennett, Ce que sait la main: la culture de l’artisanat, Albin Michel, 2010.

L’Héritage du protectorat: l’invention du «Monument» et l’urbanisme de ségrégation

L’histoire de la protection du patrimoine marocain s’ouvre sur un paradoxe colonial fondateur, encore vivace dans nos représentations collectives et nos impasses administratives. Sous l’impulsion du Maréchal Lyautey, épaulé par l’architecte-urbaniste Henri Prost, le Maroc se dote très tôt, par le Dahir du 13 février 1914, d’un arsenal juridique parmi les plus précoces et les plus complets du continent africain.

Ce texte, techniquement remarquable pour son époque, n’était pourtant pas un acte de pure philanthropie culturelle: il servait de socle à une théorie urbaine de la séparation — spatiale, sociale, politique. En sacralisant les médinas et les palais par des décrets de classement rigoureux, le Protectorat entendait figer un «Maroc authentique» aux regards de l’Europe, tout en construisant au-delà des remparts les villes nouvelles européennes, symboles d’une modernité triomphante et d’un ordre colonial qui s’affirmait dans le béton et l’avenue rectiligne.

Cette approche a certes soustrait des centres historiques à la destruction massive — contrairement à ce qui fut pratiqué ailleurs dans la région à la même époque — mais elle a instauré une vision «monumentaliste» et purement esthétisante du patrimoine. Le monument devenait un décor pittoresque que l’on protège par un regard extérieur, souvent au détriment des conditions de vie réelles des populations.

Sur le plan juridique, cela a engendré une protection à deux vitesses: attention extrême au grand monument emblématique — la Koutoubia de Marrakech, la Kasbah des Oudayas à Rabat, les remparts de Mogador — et mépris relatif pour l’habitat vernaculaire et social, perçu comme secondaire. Ce biais originel a durablement marqué la gestion urbaine postindépendance, maintenant une rupture béante entre la pierre préservée comme objet mort et l’usage quotidien vivant, transformant parfois les médinas en «villes-musées» déconnectées de leurs habitants, où l’âme demeure prisonnière de sa propre beauté.

La Pathologie du réel: le non-respect de la loi de préservation

Il y a dans l’histoire du droit patrimonial marocain une blessure que les textes ne disent pas: la distance vertigineuse entre la norme imprimée au Bulletin Officiel et la réalité brute du chantier. Malgré un arsenal législatif centenaire — et malgré la loi 22-80 du 25 décembre 1980 dont les articles veillent sur les pierres et les silhouettes urbaines — le fossé entre la règle et la pratique demeure abyssal.

«La commande internationale peut standardiser les motifs, accélérer les cadences et vider le geste de sa profondeur symbolique, transformant un art total en simple prestation de sous-traitance.»

—  Mohamed Métalsi

Dans les labyrinthes de Fès, de Marrakech ou de Salé, la loi s’est souvent brisée sur l’autel de la nécessité immédiate des habitants, de la pauvreté persistante ou, à l’inverse, de la spéculation immobilière qu’alimentent les flux du tourisme international. Ce que l’on observe désormais, c’est une «défiguration silencieuse» qui échappe quasi totalement au contrôle des inspecteurs des monuments historiques: étages de béton qui brisent la ligne de ciel, parpaings de ciment supplantant la pierre de taille, menuiseries de cèdre sculpté remplacées par l’aluminium anodisé ou le PVC, jardins traditionnels sacrifiés au bitume.

Plus insidieuse encore, et visuellement violente, est la «trahison chromatique». Les peintures acryliques industrielles aux pigments chimiques ont supplanté les enduits à la chaux et les pigments naturels — l’ocre de la terre, l’indigo des plantes, la coque de noix broyée. Ces couleurs ne sont pas seulement un outrage esthétique: elles sont techniquement délétères.

En empêchant les murs de respirer par la création d’un film imperméable, elles emprisonnent l’humidité et provoquent des dégradations structurelles irréversibles, rongeant de l’intérieur ce qu’elles semblent protéger de l’extérieur. Faute de subventions couvrant le surcoût exorbitant des matériaux ancestraux, le propriétaire choisit la solution industrielle de facilité, transformant le patrimoine en coquille hybride — simulacre d’authenticité vidé de sa substance matérielle et de son âme.

La globalisation et ses conséquences inéluctables

La globalisation culturelle agit sur les paysages comme un laminoir: elle aplanit, uniformise, efface les aspérités qui font le caractère singulier d’un lieu. Elle impose une esthétique internationale standardisée sous laquelle les médinas risquent de se métamorphoser en parcs d’attractions où le touriste en quête d’exotisme de surface ne trouverait plus que le reflet de sa propre attente.

La conséquence inéluctable est la gentrification: les habitants originels, détenteurs irremplaçables de l’âme des lieux et de la mémoire orale, sont progressivement expulsés par la hausse des prix de l’immobilier, remplacés par des investisseurs étrangers ignorant des codes profonds qui donnaient à chaque espace sa signification anthropologique. Le patrimoine devient un produit financier, une valeur refuge plutôt qu’un cadre de vie vivant et habité.

La globalisation entraîne également une «folklorisation» des métiers d’art: l’artisan, pour survivre dans un marché mondialisé, produit des objets standardisés pour l’exportation, perdant la science profonde du détail, du symbolisme et de la géométrie sacrée qui faisait la richesse de l’artisanat marocain — réduisant à un souvenir marchand ce qui fut longtemps une forme de connaissance du monde.

La transmission et la sélection des métiers d’art

La véritable révolution patrimoniale ne se joue pas uniquement dans la pierre ou dans les décrets qui la protègent; elle se joue dans le geste qui façonne la matière, dans la transmission silencieuse d’un savoir qui va de la main du maître à la main de l’apprenti. Les centres de formation professionnelle publics sont souvent trop théoriques, trop «scolarisés», totalement déconnectés de la réalité physique de l’atelier et du chantier.

Il manque au Maroc un système de compagnonnage institutionnalisé qui redonnerait du prestige social au métier manuel. La jeunesse délaisse ces métiers parce qu’ils sont perçus comme précaires et socialement dévalorisés. Sans une revalorisation radicale du statut de l’artisan — traité enfin comme un «intellectuel de la main», un savant du concret — le patrimoine bâti finira par être entretenu avec du plâtre préfabriqué et du faux zellige collé à la colle blanche: une mort culturelle certaine, douce et invisible, par perte irrémédiable de la science du matériau.

La sélection des métiers d’art à conserver doit être une stratégie de souveraineté, non un inventaire nostalgique. Il s’agit d’identifier les «métiers souverains», ces gardiens de l’ADN architectural du pays: le zellige taillé manuellement au marteau — le menqar —, le plâtre sculpté, le nech, la menuiserie de cèdre et le travail savant de la chaux.

Parmi eux figure au premier rang le tissage du brocart — ce tissu de soie broché aux fils d’or et d’argent que les ateliers de Fès produisent sur le métier traditionnel, le noul, dans une continuité qui remonte aux dar al-tiraz palatiales de l’époque mérinide. Le mâallem tarz, héritier de ces ateliers princiers où l’étoffe était un insigne de souveraineté offert par les sultans, connaît désormais une reconnaissance paradoxale: les grandes maisons de haute couture internationale — attirées par la densité lumineuse et l’impossibilité absolue de reproduire mécaniquement ces effets — collaborent avec quelques ateliers marocains d’excellence.

«Il s’agit de passer d’une loi de conservation à une loi de transmission active, où chaque génération se sent responsable du souffle qui habite la pierre — cet air invisible et irremplaçable qui distingue le patrimoine vivant du monument mort.»

—  Mohamed Métalsi

Cette visibilité est une chance, mais elle recèle un piège: la commande internationale peut standardiser les motifs, accélérer les cadences et vider le geste de sa profondeur symbolique, transformant un art total en simple prestation de sous-traitance. Protéger le mâallem tarz, c’est aussi réguler ces échanges pour qu’ils demeurent des dialogues entre égaux, et non des rapports d’extraction.

Pratiques d’excellence: les modèles japonais, coréen, italien et français

Pour pérenniser ces pratiques menacées, le Maroc doit s’inspirer des nations qui ont su lier, dans un même mouvement cohérent, la loi, la sociologie et l’économie. Le Japon et la Corée du Sud ont instauré le système des «Trésors Humains Vivants» — Ningen Kokuho en japonais, Inmun Munhwajae en coréen.

L’artisan d’exception y est classé comme un monument national, bénéficiant d’une protection statutaire, d’une reconnaissance sociale immense et d’une rente d’État, en échange de l’obligation sacrée de transmettre son secret à des apprentis soigneusement choisis: c’est une protection du sujet créateur lui-même, garantie que le savoir ne mourra pas avec l’homme qui le porte.

L’Italie, maîtresse dans l’art de la restauration, forme des architectes-artisans capables de marier chimie des matériaux anciens et gestes hérités de la tradition. La France, avec ses «Maîtres d’Art» et son réseau des «Compagnons du Devoir», maintient une élite capable d’intervenir sur les chantiers les plus complexes — comme la reconstruction de Notre-Dame de Paris. Ces modèles ne sont pas des miroirs d’imitation servile; ce sont des boussoles indiquant qu’une transmission érigée en valeur suprême est, avant tout, un choix politique assumé.

L’élargissement au patrimoine naturel et la réforme souverainiste

L’évolution du droit patrimonial au Maroc intègre désormais, dans une rupture épistémologique vitale, la notion de «Patrimoine Naturel et Paysager». Les révisions législatives de 2024-2025 consacrent une vérité que les anthropologues avaient depuis longtemps énoncée: on ne peut plus isoler la Kasbah ou le Ksar de son environnement oasien, comme si l’architecture pouvait flotter abstraite au-dessus du sol qui l’a engendrée.

Protéger l’architecture vernaculaire du Sud sans protéger les palmeraies et les khettaras — ces galeries souterraines d’irrigation creusées par des générations de paysans dans la roche et le limon — est une aberration aussi vaine que d’emballer une fleur coupée de sa racine.

Si l’agriculteur quitte l’oasis par manque de rentabilité, le système d’irrigation s’ensable et le patrimoine architectural qu’il soutenait économiquement s’effondre dans un silence que personne n’entend. Le droit se mue ainsi en jurisprudence du vivant, en droit de l’environnement culturel.

La mise à jour la plus récente dote le Maroc d’un bouclier «offensif»: le «Label Maroc». En liant patrimoine et propriété intellectuelle collective, le législateur peut désormais poursuivre l’utilisation abusive de motifs traditionnels — le zellige reproduit sans licence, le caftan pillé par des marques étrangères, le tapis berbère approprié sans mémoire de sa source.

Les sanctions pénales ont été durcies pour le trafic d’antiquités et les fouilles clandestines, élevant ces délits au rang de crimes contre la mémoire nationale. Cette posture souverainiste marque la fin d’une longue époque où le patrimoine marocain était traité comme un bien commun mondial, sans respect ni dette envers les communautés qui l’ont créé et transmis.

La transmission comme impératif politique

Le défi des prochaines décennies sera de réduire la distance abyssale qui sépare encore le texte de la loi de la réalité brute du chantier. La sauvegarde du patrimoine ne sera une réussite concrète que si elle devient un projet de société global — un désir partagé entre l’État et le citoyen, entre l’expert et l’habitant, entre la mémoire et l’usage. Cela implique que le Maâlem — ce maître artisan aux mains qui lisent la matière — soit respecté comme un savant à part entière, et que le citoyen soit accompagné par une aide technique réelle face à la déferlante de la médiocrité industrielle.

Protéger le passé n’est plus un luxe archéologique: c’est l’unique condition pour que le Maroc de demain ressemble encore au Maroc. Il s’agit de passer d’une loi de conservation à une loi de transmission active, où chaque génération se sent responsable du souffle qui habite la pierre — cet air invisible et irremplaçable qui distingue le patrimoine vivant du monument mort. Le patrimoine, désormais protégé par un droit souverain, est le projet politique d’une nation qui refuse de se dissoudre dans l’anonymat d’une modernité déshumanisée, d’une nation qui choisit, délibérément, de se souvenir pour mieux inventer.

Par Mohamed Métalsi
Le 04/04/2026 à 08h00