Témoin historique de l’essor de Casablanca, Hay Mohammadi constitue un jalon majeur de l’évolution urbaine de la métropole. L’histoire du quartier est indissociable des premières expériences de logements collectifs verticaux destinées aux populations ouvrières du Protectorat.
Ce projet s’est d’abord dessiné sur les tables d’architectes majeurs de la reconstruction européenne. Des noms tels que Vladimir Bodiansky, Georges Candilis ou Shadrach Woods arrivent alors à Casablanca avec une mission aux airs de prophétie: réinventer l’habitat social pour les masses ouvrières.
Cette période voit naître les ensembles «Nids d’abeille» et «Sémiramis», des structures aux lignes radicales qui semblaient, à l’époque, sortir tout droit du futur. «Ces immeubles ont été érigés comme une expérience unique en son genre pour mesurer l’adaptation des Marocains musulmans à la vie moderne», explique Khalid Moustad, encadrant au sein de l’association Casamémoire. L’objectif technique était de transposer l’organisation sociale des douars et des ksours dans une verticalité de béton.
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La démarche de ces bâtisseurs consistait à intégrer les spécificités de la vie locale, notamment le rapport à la lumière et l’exigence d’intimité. «L’architecte a joué sur l’ouverture pour que la lumière inonde les balcons, tout en s’assurant stratégiquement qu’aucun voisin ne puisse plonger son regard chez l’autre», précise Khalid Moustad. Au fil des décennies, cet espace urbain a évolué sous l’impulsion de ses résidents. Les habitants ont modifié environ 80% des façades d’origine pour agrandir les logements ou répondre aux besoins des nouvelles générations, transformant ainsi le plan initial en un paysage organique.
L’identité de Hay Mohammadi s’est également forgée au stade du Tihad athlétique sport (TAS), plus connu sous le nom de la «Hofra». Fondé en 1946 par des figures de proue du mouvement national, à l’image de Mohamed El Abdi et Abderrahman El Youssoufi, le club dépassait largement le cadre de la compétition sportive. Sous le Protectorat, le TAS servait de paravent politique, un foyer de ralliement où la ferveur des gradins masquait une tout autre ambition. «L’objectif était d’attirer les jeunes des carrières pour les impliquer directement dans le mouvement national contre l’occupation», rappelle l’expert. Les infrastructures sportives devenaient alors le théâtre d’une mobilisation active pour l’indépendance.
Cette dynamique de résistance a trouvé un prolongement naturel sur le terrain culturel au sein du Cinéma Saâda et de la Maison des jeunes, inaugurés en 1954. Ces institutions sont devenues des épicentres de création, servant de berceau au séisme culturel Nass El Ghiwane, dont la poésie populaire portait des revendications sociales profondes. Des rings de boxe où s’illustraient les frères Achik aux répétitions théâtrales de Tayeb Saddiki, Hay Mohammadi s’est imposé comme le cœur battant de l’identité casablancaise, alliant la fierté ouvrière à l’effervescence artistique de la métropole.








