«Les Revenants»

Tahar Ben Jelloun. . DR

ChroniqueCe pourrait être le titre d’un film d’horreur ou bien un roman sur les morts vivants. En fait, cet ouvrage parle de l’horreur et des vivants qui ont échappé à la mort. Il s’agit des égarés, ceux partis faire le jihad en Syrie et en Irak.

Le 23/01/2017 à 11h59

«Je me sentais puissante, supérieure à tout le monde» a déclaré une jeune étudiante de 20 ans ayant rejoint Daech puis qui a réussi à s’en échapper. Le journaliste David Thomson vient de publier Les Revenants (Le Seuil/Les Jours), résultat des enquêtes faites auprès de ceux qui s’étaient engagés pour le jihad et qui ont découvert l’envers du décor et ont réussi à revenir en France.

Environ un millier de Français (enfants d’immigrés ou Français de souche) se sont rendus en Irak et Syrie. Deux cents sont morts, et deux cents sont revenus chez eux. Déçus ou horrifiés, se sentant trompés et manipulés, ils se sont enfuis au risque de leur vie. Mais certains, raconte Thomson, ne se sont pas pour autant repentis. Peut-être que parmi eux se trouvent des éléments envoyés pour intervenir le moment venu.

L’un de ces revenants témoigne, il s’appelle Zoubeir, Marocain né en France: «En rentrant, la plupart sont déçus peut-être mais pas repentis, pas du tout. Ils sont encore partisans du jihad. Ils ont de gros dossiers sur les gens de Daech, mais ne veulent pas aider parce qu’ils considèrent la France comme une force mécréante, ennemie de l’islam, qui lutte contre leurs frères».

Bon élève, bon fils, jamais touché à la drogue ni versé dans de la délinquance, Zoubeir est le type même que recherchent les recruteurs de Daech. En regardant les vidéos de propagande, en écoutant certains aînés, il a sauté le pas et coupé tous les liens pour rejoindre les combattants pour «la victoire de l’islam». Il dit: «J'ai tout oublié jusqu’à ma date de naissance». Un long chapitre lui est consacré dans ce livre plein d’informations avec de bonnes analyses sur le phénomène du jihadisme. Il évoque une France où «son ego avait été froissé», où il n’avait plus de raison de vivre.

«Je voulais devenir quelqu’un». Alors, il a suivi l’appel et a accepté de mourir. Mais la réalité qu’il découvre sur place lui a rendu son intelligence et sa lucidité. Il constate que les dirigeants sont des «brigands vivant dans le luxe», la moindre critique –à propos de la nourriture par exemple– est punie de prison. Il dit: «C’est l’idéologie la plus déshumanisée au monde» et donne l’exemple de la manière dont Daech utilise les versets coraniques: par exemple pour lancer les massacres du 13 novembre 2015 à Paris, seul un extrait du verset 5 de la Sourate 9 est cité: «Et tuez-les où que vous les rencontriez». Rien n’est dit sur le contexte où ce verset a été révélé. Les textes sacrés sont manipulés à des fins criminelles.

Ce qui est inquiétant dans ce témoignage, c’est l’aspect pessimiste. Zoubeir se pose la question: «Comment déradicaliser ces gens qui se sentent comme de bons musulmans? Quand ils sont dedans c’est très compliqué de les en faire sortir».

Existe-il au Maroc une politique de déradicalisation? On n’en parle pas. Le problème avec ces gens égarés, c’est qu’ils sont imprévisibles et ayant déjà opté pour l’instinct de mort. En lisant ce livre, j’ai repensé aux dix jeunes femmes dont certaines mineures (entre 15 et 17 ans) arrêtées le 3 octobre dernier dans plusieurs régions du Maroc (Kénitra, Salé, Tan-Tan, Oulad Taima, Zagora, Sidi Taibi, Sidi Slimane, Tanger) et qui étaient prêtes à exécuter les ordres de leurs recruteurs. Toutes habillées comme des fantômes noirs où pas un centimètre carré de leur peau n’est visible, elles attendaient pour passer à l’attaque. Lors de leur arrestation, la population applaudissait et criait: «Ce ne sont pas des musulmanes!» et félicitait les forces de police.

La vigilance marocaine a ceci de particulier: elle est devenue le réflexe de tous les citoyens. Ce qui n’est pas le cas en Europe où on est habitué à vivre en paix jusqu’au jour où ça explose. Pourtant, les services marocains informent les capitales européennes qui vivent sous la menace du terrorisme. Certains attentats auraient été déjoués grâce à cette aide marocaine.

Jusqu’à quand allons-nous vivre sous cette menace invisible, sans visage, sans foi ni loi? Les experts sont pessimistes et prévoient une sorte de «guerre froide» de plusieurs années. Car, même si Daech est battu sur le terrain grâce aux bombardements de la coalition de plusieurs Etats, ses commandos dormants sont installés clandestinement dans les pays inscrits sur la liste noire de cette organisation criminelle.

On sait que les victimes musulmanes sont plus nombreuses que les autres. Donc, c’est aux musulmans de s’entendre pour organiser une immense manifestation, une sorte de «marche pour sauver l’islam» dans le monde pour dire «Kifaya». Assez de ces crimes, assez de ce détournement de l’islam à des buts en totale contradiction avec cette religion. Assez de cette connivence de certains pays qui ont, volontairement ou non, financé et aidé Daech au début. Assez d’hypocrisie diplomatique. Assez de voir des adolescents embrigadés et manipulés en vue de commettre des assassinats sur des innocents.

Comme on dit «on va fracasser cette pastèque» et que les choses soient dites, soient nommées, et que ceux qui tirent les ficelles de cette tragédie sans fin soient désignés et jugés.

Vœux pieux? Peut-être, mais on ne peut pas continuer à vivre sous la menace, à recevoir des bombes et ne pas réagir en traitant les causes de cette aberration. Le livre de David Thomson est à lire parce qu’il est utile et rapporte avec des détails effrayants ce qui se passe dans ce que Zoubeir appelle «une dictature», un monde où l’enfer est bien sur terre.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 23/01/2017 à 11h59