La Confédération africaine de football a annoncé hier mardi, dans un communiqué, que le Maroc était le vrai vainqueur de la CAN 2025. Le Sénégal est disqualifié: en quittant le terrain pendant 16 minutes pendant la finale, ses joueurs avaient en fait déclaré forfait. Le match aurait d’ailleurs dû s’arrêter là. Walid Regragui est donc champion d’Afrique et a clos son contrat avec les Lions de l’Atlas sur une extraordinaire suite de matchs sans défaite. Il figure d’ailleurs dans le Livre des records avec la plus longue série de victoires d’une équipe nationale de toute l’Histoire du football. Demi-finaliste de la Coupe du monde 2022, il est de loin le sélectionneur le plus couronné de succès que le Maroc ait jamais connu.
Et pourtant, il s’en est allé sans gloire.
Il s’en est allé sous la pression de râleurs impénitents dont aucun n’a jamais entraîné une équipe de football, dont la plupart n’ont même jamais joué un match officiel– ils se contentent de brailler devant un écran de télévision, confortablement allongés sur un sofa, un verre de thé ou une canette de bière à la main. Certains se proclament «journalistes sportifs», un titre dont n’importe qui peut s’affubler vu qu’il n’est pas reconnu par l’État ni par aucune instance administrative.
Avant même que la CAN ne prenne fin, j’avais prédit dans ces colonnes, le mercredi 31 décembre de l’an dernier, que Regragui allait injustement être un bouc émissaire. Qu’on me permette de me citer:
«Venons-en maintenant au football et à Regragui. Tout observateur impartial ne peut qu’être stupéfait par le fait qu’un entraîneur qui a fait de son équipe l’une des douze meilleures du monde selon la FIFA, devant l’Italie et l’Uruguay (six Coupes du monde à eux deux…), un entraîneur qui est recordman mondial des victoires consécutives (19) d’une sélection nationale, surclassant l’Espagne, l’Allemagne, le Brésil, etc., soit à ce point contesté dans son propre pays. Tout s’éclaire quand on analyse la chose avec le prisme du bouc émissaire revu et amplifié par [l’anthropologue René] Girard.
«Le Sénégal ayant fait appel devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) de Lausanne, l’affaire n’est pas encore terminée, mais pour l’instant, Regragui a officiellement mené les Lions de l’Atlas à la consécration continentale, après sa belle Coupe du monde de 2022.»
— Fouad Laroui
Le désir mimétique, il suffit de regarder les radios-trottoirs que Al-Aoula met en scène chaque jour pour le voir à l’œuvre: de braves mémés qui ne connaissent rien au foot, des enfants aux yeux écarquillés, des jeunes exubérants et des adultes excités, tout le monde clame sa folle envie de gagner la Coupe. Ils veulent tous être champions parce que l’autre, le voisin, le frère, l’inconnu dans un café enfumé (‘le médiateur’, dans la terminologie de Girard) veut être champion. Imaginons l’immensité de la frustration qui naîtrait d’une élimination précoce… Rage, pleurs, violence…
Pour échapper à ce désordre, le groupe doit se tourner contre un seul individu, “ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal“, comme disait La Fontaine à propos de l’âne. Mais qui choisir? L’ailier droit, l’arrière gauche, le milieu offensif? Impossible de s’entendre sur le nom d’un joueur. Le seul qui puisse faire l’unanimité, parce que chacun peut trouver une raison de le contester (“Pourquoi a-t-il sorti Abdelmoula à la 68ème minute, pourquoi fait-il jouer l’équipe en 4-4-3 plutôt qu’en 3-5-2?…“), c’est le coach. En expulsant ce bouc émissaire, comme le faisaient autrefois “les enfants d’Israël“, la communauté retrouvera la paix et la concorde sociale.»
Tout s’est donc exactement passé comme cela. Hélas.
Le Sénégal ayant fait appel devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) de Lausanne, l’affaire n’est pas encore terminée, mais pour l’instant, Regragui a officiellement mené les Lions de l’Atlas à la consécration continentale, après sa belle Coupe du monde de 2022. Alors, que fait-on? On lui organise un périple triomphal dans toutes les villes du Royaume? On le fait défiler dans un char tiré par quatre pur-sang arabes, grimé en Jupiter? On le décore? On le rappelle et on le nomme entraîneur à vie?
À défaut de tout cela, je propose que nous présentions tous nos excuses les plus plates à Walid Regragui. C’est la moindre des choses.





