Confirmant des informations déjà révélées auparavant, le rapport annuel de la Cour des comptes met en lumière une situation préoccupante concernant le système d’assurance maladie obligatoire au Maroc, notamment le dispositif AMO Tadamon. Selon ce rapport, repris par le quotidien Al Akhbar dans son édition du lundi 9 février, les cliniques privées accaparent la plus grande part des dépenses facturées dans le cadre de ce régime, ce qui fait peser de sérieuses menaces sur son équilibre financier et sa pérennité.
Le nombre de personnes inscrites au système AMO a connu une progression significative, atteignant près de 31,94 millions d’individus à la fin de l’année 2024. Toutefois, le nombre réel de bénéficiaires disposant effectivement de droits ouverts reste nettement inférieur, s’établissant à environ 25,6 millions de personnes, soit un taux de couverture effective avoisinant 70% sur la même période. Ces chiffres traduisent un décalage important entre le nombre d’inscrits et celui des bénéficiaires actifs, révélant certaines limites structurelles du dispositif.
Les données du rapport indiquent également qu’environ 30% de la population nationale bénéficie du système AMO Tadamon. L’analyse des dépenses montre que les cliniques privées ont concentré, en 2024, près de 91% du total des dépenses remboursées par l’assurance maladie, contre seulement 9% pour le secteur public. Cette domination du privé varie selon les régimes, atteignant 97% des dépenses pour les salariés du secteur privé et 79% pour le système AMO Tadamon.
La Cour des comptes souligne pourtant le rôle stratégique que jouent les établissements hospitaliers publics dans l’équilibre global du système d’assurance maladie, écrit Al Akhbar. Ces structures offrent des services médicaux à des tarifs alignés sur la tarification nationale de référence, ce qui contribue théoriquement à maîtriser les dépenses et à préserver la stabilité financière du système. Par ailleurs, l’assurance maladie constitue une source importante de financement pour les établissements publics en soutenant leurs recettes propres. Cependant, la qualité et le niveau des prestations fournies par ces structures demeurent insuffisants pour attirer une large partie des assurés, limitant ainsi leur capacité à capter les financements générés par le système.
Malgré les réformes engagées et les efforts de modernisation du secteur public de la santé, de nombreux établissements hospitaliers, en particulier les hôpitaux provinciaux, régionaux et certains centres hospitaliers universitaires, continuent de souffrir de dysfonctionnements majeurs. Ces difficultés concernent principalement le manque de personnel médical et paramédical, l’insuffisance des stocks de médicaments et d’équipements médicaux, l’obsolescence de certaines infrastructures techniques, ainsi que des défaillances en matière de gouvernance et de systèmes d’information. Ces contraintes contribuent à affaiblir l’attractivité du secteur public au profit du privé.
Depuis le lancement du chantier de la généralisation de la protection sociale et de l’extension de l’assurance maladie obligatoire, l’État supporte une charge financière particulièrement lourde. Les dépenses publiques consacrées à ce système ont dépassé 39 milliards de dirhams en 2025 et devraient atteindre environ 41 milliards de dirhams en 2026. Environ quatre millions de familles, soit près de 11 millions de personnes, bénéficient actuellement du régime AMO Tadamon. Cette catégorie constitue une cible privilégiée pour certaines cliniques privées, dans la mesure où l’État prend en charge l’intégralité de leurs frais médicaux via la Caisse nationale de sécurité sociale. Le volume des dossiers de remboursement déposés quotidiennement auprès de la CNSS dépasse désormais 102.000 dossiers, contre 93.000 deux ans auparavant, ce qui témoigne d’une forte augmentation de la demande de prestations.
Le rapport évoque aussi l’existence de pratiques frauduleuses préoccupantes. Certaines cliniques privées feraient appel à des intermédiaires chargés de repérer des patients potentiels bénéficiant de la couverture AMO Tadamon, dont les cotisations sont prises en charge par l’État. Ces intermédiaires, opérant parfois sous couvert d’associations civiles, organiseraient des caravanes médicales dans des zones rurales et montagneuses afin d’identifier des personnes ne souffrant pas nécessairement de pathologies nécessitant des interventions médicales. Les patients seraient ensuite incités à se rendre dans des cliniques situées dans les grandes villes pour y subir des examens ou des opérations chirurgicales présentées comme indispensables, notamment dans le domaine des maladies cardiovasculaires, dans le but de percevoir indûment des remboursements de la CNSS.
La Cour des comptes reconnaît que l’État a entrepris plusieurs initiatives pour préserver l’équilibre des régimes d’assurance, notamment à travers la constitution de réserves de sécurité et le renforcement des mécanismes de suivi financier et de contrôle. Toutefois, ces mesures demeurent insuffisantes face aux déséquilibres structurels que connaissent la plupart des régimes, à l’exception de celui couvrant les salariés du secteur privé. L’une des principales causes de cette situation réside dans l’absence de mécanismes efficaces de régulation des dépenses, lesquelles progressent à un rythme nettement supérieur à celui des cotisations, a-t-on lu dans Al Akhbar.
Les dépenses globales des régimes d’assurance ont ainsi fortement augmenté, passant de 13,62 milliards de dirhams à 24,95 milliards de dirhams entre 2022 et 2024, soit une hausse avoisinant 83%. Dans le même temps, les ressources des régimes n’ont progressé que de 36%, ce qui a entraîné un creusement significatif des déficits techniques et globaux. Le régime couvrant les fonctionnaires du secteur public enregistre, par exemple, un déficit global continu depuis 2021, même si celui-ci a été réduit, passant de 1,51 milliard de dirhams en 2021 à 861 millions en 2024. Son niveau de réserves a également reculé pour atteindre 5,5 milliards de dirhams, soit en dessous du seuil légal minimal fixé à environ 7 milliards de dirhams.
Le régime destiné aux professionnels et travailleurs indépendants a dégagé un excédent en 2024, mais celui-ci reste insuffisant pour garantir sa viabilité à long terme, après avoir enregistré un déficit technique d’environ 391 millions de dirhams en 2023. Par ailleurs, le régime couvrant les personnes capables de payer leurs cotisations sans exercer d’activité professionnelle a accusé un déficit important de 425 millions de dirhams en 2024. Concernant le système AMO Tadamon, les indicateurs révèlent une augmentation notable du ratio dépenses-cotisations, passé de 16% à 94% entre 2022 et 2024, ce qui représente une menace réelle pour sa durabilité à moyen terme.
Ce régime, financé par le budget général de l’État, a engendré des dépenses de 9,40 milliards de dirhams en 2024, dont 7,68 milliards consacrés aux prestations de soins, contre 5,23 milliards en 2023. Selon les prévisions du ministère chargé du budget, les dépenses de ce système devraient dépasser 8 milliards de dirhams en 2025, confirmant la tendance à la hausse et les défis croissants auxquels il devra faire face dans les années à venir.








