On sait que Marrakech est la ville des vélos et des motos. J’aime les vélos, les motos un peu moins. À Marrakech, on dit «mouteur», parfois «moutour», à cause de ce charmant accent du pays Bahja. Le pays de la joie et du sourire.
Les sourires et les deux-roues, c’est le lien qui connecte Marrakech à d’autres villes du monde, surtout en Afrique noire et en Asie. C’est une ville monde, mais à sa manière. Je me souviens d’un voyage à Ouagadougou où les rues étaient envahies par des nuées de cyclomoteurs. Ils s’agglutinaient et formaient toujours un halo dense et menaçant autour des quelques voitures qui passaient. L’air était irrespirable à cause des déjections d’essence. Ces fameuses vapeurs d’essence, comme le chantait Charlélie Couture dans «Tchao pantin», le film testamentaire de Coluche.
Bien sûr, ce spectacle n’avait rien à voir avec le rapport, assez bio, que certains pays d’Europe peuvent avoir avec les deux roues. Je me souviens de cet éditeur parisien, bon chic bon genre, que j’ai vu arriver à bord d’une moto électrique propre et jolie comme un bonbon. Elle ne dégageait aucun gaz. J’ai demandé: «Elle (la moto) ne fume pas?». Il m’a répondu: «Fumer donne le cancer!». Mais bien sûr.
Revenons à Marrakech, Kech pour les bobos. Avec ses motos, ses vélos et son cirque, ça reste la ville romantique par excellence. Il fait bon y marcher même si cela revient à se faufiler entre ces deux roues envahissantes. Dans les ruelles de la médina, inscrite au patrimoine mondial de l’Unesco, il est impossible de respirer les senteurs des étals des marchands. On respire l’essence des «moutours» et triporteurs qui défilent en permanence. Ils klaxonnent et multiplient les «Balik balik» pour vous inviter à dégager le passage. Alors on respire les senteurs de leurs pots d’échappement, les fameuses «chakmates», et on presse le pas, sans aucune possibilité d’admirer le paysage.
«Tout semble désormais formaté pour Instagram et TripAdvisor. Le derb des Sammarines, le marché berbère et le reste forment une grande vitrine aseptisée, on y parle anglais, allemand, espagnol. On négocie en devises. On sourit sur commande.»
— Karim Boukhari
Où est le romantisme là-dedans, où est le cool dans ces ruelles noires de «moutours» qui klaxonnent et fument sans discontinuer?
Le chaos se poursuit quelques mètres plus loin, au cœur de la célèbre place de Jamaâ El Fna. Où est passée la Halqa de mon enfance et ses conteurs à moitié fous, où sont les charmeurs de serpents, les guérisseurs, et tous ces bonhommes qui vous proposent une lotion miracle pour hydrater la peau du visage, chasser le mauvais sort ou faire durer, je cite, les «plaisirs du lit»?
Tout semble désormais formaté pour Instagram et TripAdvisor. Le derb des Sammarines, le marché berbère et le reste forment une grande vitrine aseptisée, on y parle anglais, allemand, espagnol. On négocie en devises. On sourit sur commande.
Quand un marchand me lance: «Welcome my friend», et que je lui réponds en darija, j’ai l’impression de le choquer. Il tourne la tête, comme si le client marocain n’avait rien à lui acheter…
Malgré tout, évidemment, Marrakech reste belle. Mais elle fatigue, elle épuise. Elle séduit et elle irrite. Entre folklore et business, mémoire et marketing, poésie et pollution, odeurs du passé et vapeurs d’essence. Et ces satanés moutours qui vous tournent autour comme des mouches!





