La suprématie du Mal

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueJe ne fais le procès de personne. Tout me dépasse et mes mots ont du mal à sortir, ont du mal à se dégager du deuil et des émotions pour dire quelque chose, n’importe quoi, mais aligner des mots, peut-être même qu’ils finiraient par devenir un poème. Un poème de malheur, tant les souffrances sont immenses et profondes.

Le 22/04/2024 à 11h00

Ni chiffres ni statistiques. Le nombre des enfants tués par les bombardements israéliens est énorme. Mais, dans une vie normale, il suffit de la mort d’un enfant, un seul enfant, pour que notre cœur, notre âme et tout notre être soient saccagés. Inconsolables. Pas de chiffres. Mais l’ombre de tant d’enfants sous les décombres. Enterrés vivants. L’ombre, la nuit, le silence. Le ciel, vide.

On jette des chiffres dans des débats comme si cela allait émouvoir ou arracher quelques larmes aux participants.

Un ancien officier de l’armée française a comparé l’autre jour le nombre de morts à Gaza à celui d’Hiroshima. Évoquer la tragédie nipponne du 6 août 1945 n’a fait réagir personne. En fait, plus le nombre est gros, plus les réactions se font rares et acceptent ce qui est intolérable. Telle est la guerre. Mais celle-ci se fait à armes inégales.

Je ne fais le procès de personne. Tout me dépasse et mes mots ont du mal à sortir, ont du mal à se dégager du deuil et des émotions pour dire quelque chose, n’importe quoi, mais aligner des mots, peut-être même qu’ils finiraient par devenir un poème. Un poème de malheur, tant les souffrances sont immenses et profondes. La poésie a pour but de sauver le monde. Mais les hommes ne sont pas d’accord.

Tant de mères éplorées, devenues ou plutôt rendues folles d’avoir tout perdu, la maison, le mari et les enfants. La raison aussi. Restent les pierres et les décombres où elles cherchent un objet, un signe de vie, la vie d’avant, une paire de baskets ou un cartable d’écolier. Il y a une paire de lunettes aux verres cassés, dessinant une étoile. C’est celle du grand-père qui n’a pas pu courir pour éviter les bombes.

De la poussière épaisse et de la cendre. Le ciel s’est confondu avec les pierres brisées, tombées sur ceux qui dormaient. Le chat a survécu. Il est triste. Il tourne en rond.

Et puis, il y a les images. Il vaut mieux ne pas les voir. D’autant plus qu’on peut les falsifier, comme si l’horreur à elle seule n’était pas assez parlante. Pas d’images, mais notre imagination, notre sensibilité, notre humanité prises de panique.

Savez-vous que nous sommes en train de perdre un peu plus de notre humanité, ce qui fait de nous une personne aux bords déchiquetés, consciente de ce qui arrive et qui console l’homme veuf, la mère éplorée, le fils soudain sans fratrie, orphelin?

De plus en plus de peuples choisissent des dirigeants forts, violents, apprentis dictateurs. La démocratie peut accoucher d’une aberration électorale.

Quelqu’un se demandait l’autre jour «pourquoi tant de haine contre l’Occident?»

Parce qu’il a été complice de tant de douleurs et d’injustices.

La Méditerranée reste ouverte, de nuit de préférence, pour permettre aux clandestins de la traverser et d’y mourir noyés. Parmi eux, il y a aussi des enfants. On me dit qu’ils sont plus de trente mille morts en Méditerranée depuis l’an 2000.

La guerre n’est plus mondiale. Elle est par-ci, par-là. Le Yémen, la Libye, le Sud Liban, la Syrie, l’Irak, tout le Proche-Orient ou presque. Et le Soudan, déchiré entre deux chefs, sombre dans la famine.

L’Occident vit en paix. De temps en temps, le terrorisme frappe une ville, une foule. Mais cette paix est précaire. La démocratie est une valeur qui n’est jamais acquise de manière définitive. Elle est malade en ce moment. Elle est menacée. Puis les enfants, les morts et les vivants, n’y croient plus.

Le Mal a pris ses quartiers. Il s’est installé pour une période plus ou moins longue.

La barbarie a imposé la haine, la peur et la vengeance sans limites, sans pitié. Nous en sommes là. Tant de blessures se mettent en travers du chemin vers la paix.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 22/04/2024 à 11h00