Au bidonville (karyane) R’hamna, l’attente semble être le dénominateur commun de tous les habitants. C’est ce que relève le quotidien Assabah dans son édition du lundi 30 mars. Khadija, qui a passé plus de trente ans dans une baraque, résume ce sentiment avec une lucidité désarmante. Selon elle, la rumeur de la démolition revient chaque année, mais cette fois-ci, elle paraît plus proche que jamais. Pourtant, la peur n’est plus tant liée au départ en lui-même qu’à l’incertitude qui l’accompagne. Où iront-ils? Trouveront-ils de meilleures conditions de vie, ou ne feront-ils que troquer un lieu précaire contre un autre?
«Cette incertitude est alimentée par un flot incessant de rumeurs et d’informations contradictoires», indique Assabah. Chaque jour apporte son lot de nouvelles versions : une démolition imminente, des listes secrètes de relogement, ou encore des destinations possibles vers des zones comme Chellalate, en périphérie de Mohammedia, ou vers Rahma, à Casablanca. Youssef, un jeune du quartier, décrit une population désorientée, ballotée entre des informations multiples au point que la confiance s’est progressivement érodée. Ce sentiment d’instabilité est renforcé par les opérations de démolition en cours dans les bidonvilles voisins, donnant aux habitants l’impression que leur tour peut arriver à tout moment.
Ce climat d’inquiétude s’inscrit également dans une mémoire collective marquée par des expériences passées. Les démolitions qui ont touché d’autres bidonvilles ne sont pas perçues uniquement comme des opérations de restructuration urbaine, mais comme le reflet d’un destin possible. Abdelkader, ouvrier modeste, nuance toutefois ce constat. Pour lui, le problème n’est pas la démolition en soi, qui peut représenter un nouveau départ, mais plutôt la manière dont elle est menée. La principale crainte des habitants reste celle d’un déplacement vers des zones éloignées, sans garanties pour la continuité du travail ou de la scolarité des enfants.
Du côté des autorités, des sources citées par Assabah indiquent que le dossier du bidonville R’hamna demeure une priorité. Il s’inscrit dans un programme plus large visant l’éradication de l’habitat insalubre. Cependant, ces mêmes sources reconnaissent la complexité de l’opération, qui nécessite des arrangements fonciers, financiers et sociaux conséquents. L’horizon évoqué pour la résolution de ce dossier se situerait autour de 2028, avec une orientation probable des habitants vers plusieurs zones distinctes.
Mais au cœur du bidonville, ces explications peinent à apaiser les inquiétudes. Fatima, mère de trois enfants, confie que les promesses ont été nombreuses, mais que leur mise en œuvre est sans cesse repoussée. Ce que réclament aujourd’hui les habitants, ce ne sont plus de nouvelles déclarations, mais des actions concrètes capables de restaurer une confiance largement entamée. Beaucoup partagent ce sentiment, d’autant plus que le scénario semble se répéter : annonces de projets imminents, suivies de reports justifiés par des contraintes techniques.
La situation du karyane R’hamna dépasse ainsi la seule question du logement pour poser celle du rapport entre les citoyens et l’action publique. «Présenté dans les discours officiels comme une priorité sociale, le karyan apparaît, pour nombre de ses habitants, comme un espace mobilisé à certains moments, puis relégué à l’arrière-plan», note Assabah. Des acteurs locaux estiment que le véritable enjeu n’est plus seulement la précarité matérielle, mais bien la perte de confiance. Une défiance nourrie par des années de promesses non tenues, qui pousse désormais une partie de la population à accueillir toute nouvelle annonce avec prudence, voire scepticisme.
Ainsi, le bidonville continue de vivre au rythme de l’attente: attente d’une décision définitive, attente d’une vision claire, attente surtout d’un relogement qui garantirait la dignité plutôt que de reproduire ailleurs les mêmes formes de précarité. Entre l’échéance évoquée de 2028 et les espoirs sans cesse différés, une question demeure en suspens dans les esprits: le relogement annoncé marquera-t-il réellement la fin d’un passé difficile, ou ne sera-t-il qu’une étape supplémentaire dans une longue histoire de promesses inachevées?




