Art et artisanat (EP6). À Oujda, la passion du cuir face au manque de relève

Noureddine Haji, un artisan spécialisé dans le cuir, dans son atelier à Oujda. (M.Chellay/Le360)

Le 10/03/2026 à 21h00

VidéoDans la ville d’Oujda, au cœur du village des artisans, Noureddine Haji perpétue un savoir-faire ancestral: la fabrication entièrement manuelle de chaussures et d’articles en cuir. Mais derrière la précision du geste et la passion du métier se profile une inquiétude grandissante: celle de voir disparaître une profession de plus en plus désertée par les jeunes générations.

Dans un coin du village des artisans d’Oujda, Noureddine Haji est penché sur son établi. Entre ses mains, le cuir naturel prend forme peu à peu pour devenir chaussures, sacs ou ceintures, marqués du sceau d’un savoir-faire authentique. Dans son petit atelier, les machines modernes sont quasiment absentes: ici dominent l’expérience accumulée et l’habileté forgée par de longues années de pratique.

Cette scène raconte le quotidien d’un artisan qui a choisi de résister à la disparition progressive d’un métier ancien, longtemps ancré dans la mémoire artisanale de la région de l’Oriental.

Noureddine Haji se présente comme artisan spécialisé dans les produits en cuir et président de la coopérative «Attouba Addahabia». Le métier qu’il exerce couvre la fabrication d’une large gamme d’articles: babouches, chaussures, sandales, ceintures, sacs, mais aussi des pièces réalisées sur commande.

Dans une déclaration pour Le360, il explique que l’activité repose essentiellement sur la réponse aux attentes des clients. «Qu’il s’agisse d’un modèle moderne aperçu sur le marché ou d’un ancien design que son propriétaire souhaite reproduire, l’artisan peut redonner vie à n’importe quel modèle à partir d’une simple photo ou d’une vieille pièce», affirme-t-il.

Dans l’atelier, le caractère artisanal du travail se lit dans chaque détail. La fabrication est entièrement manuelle, sans recours aux machines. L’artisan s’appuie sur des outils simples et sur une longue expérience dans le travail du cuir naturel. Selon lui, la confection d’une seule paire de chaussures peut nécessiter entre une journée et une journée et demie, depuis la découpe du cuir jusqu’au produit final. Un délai qu’il juge indispensable pour garantir la qualité et la précision des finitions.

La qualité des matières premières constitue également une priorité. Le cuir utilisé est entièrement naturel, qu’il s’agisse de la surface extérieure, de la doublure intérieure ou de la semelle. L’artisan veille à offrir un maximum de confort au client en sélectionnant des matériaux à la fois souples et légers. «Une chaussure ne doit peser que quelques grammes afin de rendre la marche agréable et d’éviter toute pression sur le genou ou le pied», explique-t-il.

Mais, selon Noureddine Haji, la clé de la longévité dans ce métier ne réside pas uniquement dans la maîtrise technique. Elle repose surtout sur une véritable passion. «Cette activité m’accompagne depuis mon enfance. Elle fait partie de ma personnalité et de mon quotidien», confie-t-il, estimant qu’un artisan qui n’aime pas son métier ne peut ni y persévérer ni le faire évoluer.

L’innovation reste également essentielle. L’artisan insiste sur la nécessité de ne pas se contenter de reproduire les modèles existants, mais d’apporter des améliorations et d’imaginer de nouveaux designs capables d’offrir une valeur ajoutée au produit.

Pour lui, l’artisan traditionnel possède une valeur particulière qui mérite d’être reconnue. Transformer l’idée d’un client en objet concret demande un véritable savoir-faire. L’engouement pour les produits artisanaux constitue donc, à ses yeux, un soutien essentiel à la survie de ces métiers. Il appelle d’ailleurs les citoyens à s’intéresser davantage à l’artisanat, qu’il considère comme une composante importante du patrimoine culturel et économique du pays.

L’activité de Noureddine Haji ne se limite pas aux chaussures et aux articles du quotidien. Elle s’étend aussi à la fabrication d’équipements liés à l’héritage équestre marocain, notamment des bottes destinées aux cavaliers de la Tbourida, ainsi que d’autres accessoires utilisés dans les sports équestres comme le saut d’obstacles. Là encore, les pièces sont réalisées sur mesure, selon les modèles fournis par les clients.

Malgré cette diversité de production, l’artisan se dit préoccupé par la baisse du nombre de jeunes intéressés par ce métier. «La fabrication traditionnelle de chaussures a presque disparu dans la région de l’Oriental,» déplore-t-il. Le nombre d’artisans s’est considérablement réduit, ce qui fait planer la menace d’une disparition progressive de ce savoir-faire si aucune relève ne se manifeste.

Profitant de l’occasion, il lance un appel aux jeunes pour qu’ils apprennent ce métier. Il se dit prêt à transmettre son savoir à toute personne désireuse de l’acquérir, même à titre bénévole, afin d’assurer la continuité de cette tradition.

Convaincu que le savoir-faire demeure un véritable capital pour l’être humain, Noureddine Haji cite un proverbe populaire: «La richesse héritée peut disparaître, mais le métier appris de ses mains demeure». S’il reconnaît les difficultés et les exigences du métier, il se montre néanmoins optimiste quant à l’avenir de l’artisanat au Maroc. Il salue à ce titre le soutien des institutions et l’attention que lui accorde l’État, qu’il considère comme un encouragement supplémentaire à préserver un savoir-faire qui, depuis des décennies, assure subsistance et dignité à de nombreux artisans.

Par Mohammed Chellay
Le 10/03/2026 à 21h00