Le football entre les nations n’est jamais seulement un sport. Il fonctionne comme un rituel moderne, un espace où les peuples rejouent leurs mythes, leurs blessures, leurs ambitions. La CAN 2025 organisée par le Maroc en a donné une démonstration éclatante. Pendant un mois, le pays s’est transformé en scène sacrée où l’Afrique entière est venue célébrer, s’affronter, se reconnaître. Les stades n’étaient plus de simples infrastructures: ils devenaient des sanctuaires, des lieux où l’on entre avec un mélange de ferveur et de gravité, comme on entre dans un temple. Les foules, les chants, les couleurs, les drapeaux formaient une liturgie populaire, un langage commun que chacun comprenait instinctivement.
Dans ce rituel, chaque geste prenait une valeur symbolique. L’hymne chanté avant le coup d’envoi n’était pas une formalité, mais une invocation. Le drapeau brandi n’était pas un morceau de tissu, mais un fragment de mémoire collective. Même les corps des joueurs, tendus, blessés, exaltés, participaient à cette dramaturgie. Ils offraient leur fatigue et leur courage comme on offre un sacrifice, non pas pour eux-mêmes, mais pour une communauté qui les dépasse. Le football, dans ces moments-là, devient une forme de don: don de soi, don d’émotion, don d’identité.
«Le Maroc, en accueillant la CAN 2025, n’a pas seulement organisé un événement: il a présidé une cérémonie où l’Afrique s’est célébrée elle-même, tout en révélant ses fractures et ses aspirations»
— Mohamed Métalsi
Le Maroc, en accueillant la compétition, a assumé le rôle de maître de cérémonie. Le pays a orchestré un récit où l’hospitalité devenait un acte politique, où l’organisation impeccable se transformait en affirmation de souveraineté, où chaque détail logistique prenait la valeur d’un symbole. Mais cette maîtrise a eu un autre effet, plus inattendu: elle a révélé, presque malgré elle, les inégalités profondes entre les nations africaines. Les stades modernes, la fluidité des transports, la qualité de l’accueil, la rigueur de la planification ont mis en lumière, par contraste, les fragilités structurelles de pays moins bien gouvernés. Cette exposition, brutale dans sa clarté, a suscité une forme de jalousie, parfois même de ressentiment, comme si la réussite marocaine rappelait à certains ce qu’ils n’avaient pas su construire. Le rituel sportif devenait alors un miroir impitoyable, reflétant non seulement la fête, mais aussi les écarts de développement, les choix politiques, les priorités nationales.
Pourtant, le rituel ne se joue pas seulement dans la mise en scène ou dans les comparaisons qu’elle provoque. Il se joue aussi dans l’affect. Les victoires et les défaites, les larmes et les cris, les rues qui s’embrasent de joie ou se taisent de déception, tout cela compose une émotion collective qui ne peut naître que dans un cadre rituel. La CAN 2025 a offert au Maroc et à l’Afrique une catharsis, un moment où les peuples se regardent dans le miroir du jeu et y lisent quelque chose d’eux-mêmes. Le football devient alors un récit partagé, un mythe en mouvement, un lieu où l’on éprouve ce que signifie appartenir à une nation, mais aussi à un continent.
Ainsi, la CAN 2025 n’a pas été un simple tournoi. Elle a été un rite total, un moment où le matériel, le symbolique, l’idéologique, le sacrificiel et l’affectif se sont entremêlés pour produire une expérience collective rare. Le Maroc, en l’accueillant, n’a pas seulement organisé un événement: il a présidé à une cérémonie où l’Afrique s’est célébrée elle-même, tout en révélant ses fractures et ses aspirations. Et c’est peut-être là que réside la puissance du football entre les nations: dans sa capacité à transformer un jeu en miroir du monde, et un match en acte de civilisation.








