Une convention-cadre consacrée à l’emploi et à l’employabilité dans l’agriculture a été signée vendredi 23 janvier à Rabat entre les ministères de l’Agriculture et de l’Inclusion économique, l’Agence nationale de promotion de l’emploi et des compétences (Anapec) et la Confédération marocaine de l’agriculture et du développement rural (Comader). «À travers cet accord, les pouvoirs publics et les organisations professionnelles entendent répondre à l’une des fragilités structurelles les plus aiguës du secteur agricole marocain : la gestion de la main-d’œuvre saisonnière», écrit le quotidien L’Economiste dans son édition du lundi 26 janvier.
Valable pour une durée de trois ans et renouvelable, la convention marque une inflexion notable dans la manière d’aborder la question du travail agricole. Elle acte le passage d’une gestion largement réactive et fragmentée à une logique de planification anticipée des besoins en main-d’œuvre, structurée par filière et par territoire. L’Anapec est appelée à jouer un rôle central d’intermédiation, en coordination avec les organisations professionnelles, afin de rapprocher plus efficacement l’offre et la demande de travail agricole et de favoriser l’accès à des emplois formels, déclarés et mieux encadrés.
L’accord met également l’accent sur la montée en compétences, à travers des actions de formation ciblées sur les métiers agricoles, et sur l’amélioration de l’employabilité en milieu rural. L’enjeu est de sécuriser davantage les parcours professionnels des travailleurs saisonniers tout en garantissant aux exploitations une main-d’œuvre disponible, formée et mobilisable lors des périodes de forte intensité des travaux. «La main-d’œuvre saisonnière représente près de 70 % des emplois agricoles, ce qui confère à sa bonne organisation un rôle déterminant dans la performance globale du secteur. L’objectif affiché est de sortir d’une gestion tardive et souvent improvisée des besoins pour aller vers une planification par filière et par bassin d’emploi», lit-on dans L’Economiste.
Cette initiative s’inscrit dans un contexte bien documenté sur le terrain. Dans les grands bassins agricoles du Souss, du Loukkos et du Gharb, les exploitations rencontrent des difficultés croissantes pour constituer des équipes complètes lors des pics d’activité. Le développement de cultures à forte valeur ajoutée, telles que les fruits rouges, l’avocat, les plantes médicinales ou certaines productions maraîchères, a renforcé la dépendance à une main-d’œuvre nombreuse, disponible et immédiatement opérationnelle. Or, ces filières restent peu mécanisables pour plusieurs opérations clés, notamment la récolte, la taille ou certains traitements, ce qui rend toute pénurie de travailleurs immédiatement pénalisante.
Les conséquences économiques de ces tensions sont significatives. Dans certaines exploitations, le manque de main-d’œuvre peut entraîner jusqu’à 15% de pertes à la récolte, en raison de l’impossibilité d’intervenir dans des fenêtres de temps souvent très étroites. Pour les agrumes, les retards de cueillette désorganisent parfois l’ensemble de la chaîne de valeur, avec des stations de conditionnement contraintes de fonctionner en deçà de leurs capacités lors de périodes pourtant cruciales pour l’exportation.
À ces pertes directes s’ajoutent des coûts indirects de plus en plus lourds. Les exploitations doivent recruter des travailleurs sur des distances croissantes, avec des temps de trajet pouvant atteindre plusieurs heures par jour entre les zones de recrutement et les bassins de production. Le transport devient ainsi un poste de dépense à part entière, tout comme la gestion de l’absentéisme, souvent accentuée par la précarité des conditions de mobilité et d’hébergement.
La question du logement temporaire des saisonniers demeure l’un des points les plus sensibles. Peu d’exploitations disposent d’infrastructures adaptées, ce qui limite leur capacité à attirer une main-d’œuvre issue de régions éloignées. Par ailleurs, la crainte de perdre certains dispositifs sociaux continue de dissuader une partie des travailleurs de déclarer formellement leur activité, alimentant une zone grise qui complique toute tentative d’organisation durable du marché du travail agricole.
«Face à ces contraintes, le recours à l’intérim s’est fortement développé ces dernières années», note L’Economiste. Cette solution permet de sécuriser rapidement des effectifs, mais elle renchérit le coût du travail et accentue les déséquilibres entre grandes exploitations, mieux dotées financièrement, et structures de taille moyenne ou modeste. Dans certaines régions, des producteurs font également appel à une main-d’œuvre migrante, révélant l’ampleur du décalage entre les besoins agricoles et les ressources locales disponibles.
La concurrence d’autres secteurs contribue à aggraver ces tensions. Les chantiers d’infrastructures, le bâtiment ou encore l’industrie automobile attirent une partie de la main-d’œuvre potentielle, souvent séduite par des conditions jugées plus stables ou plus rémunératrices. L’agriculture se retrouve ainsi en concurrence directe pour des profils peu qualifiés mais devenus stratégiques pour la continuité de la production.
En reconnaissant explicitement le rôle central du travail saisonnier dans la compétitivité des filières agricoles, la convention-cadre ouvre la voie à une approche plus organisée, territorialisée et anticipée de la gestion de la main-d’œuvre. À mesure que les exigences en matière de qualité, de volumes et de respect des calendriers s’intensifient, la capacité à mobiliser les travailleurs au bon moment apparaît de plus en plus comme un enjeu économique majeur pour l’agriculture marocaine.








