L’essor rapide des plateformes numériques transforme en profondeur les usages urbains et les habitudes de consommation. En quelques années, les services à la demande, qu’il s’agisse du transport avec chauffeur ou de la livraison de repas, se sont imposés dans le quotidien des grandes métropoles. À Casablanca comme ailleurs, des applications telles qu’InDrive, Yango ou Glovo permettent aujourd’hui d’accéder instantanément à une course ou à un service, illustrant pleinement le phénomène d’«ubérisation» de l’économie. Ce modèle, fondé sur la mise en relation directe entre l’offre et la demande via des outils numériques, séduit par sa simplicité et son efficacité.
Dans l’espace urbain, cette montée en puissance est visible. «Les campagnes publicitaires de ces plateformes s’affichent sur les grandes artères et envahissent les écrans numériques. Mais derrière cette révolution des usages se dessine une autre réalité, moins visible, celle de la collecte massive de données personnelles», indique le magazine hebdomadaire Challenge. Chaque interaction sur ces applications génère des informations précises sur les utilisateurs. Les trajets, les horaires, les localisations ou encore les préférences de consommation sont enregistrés et stockés, constituant des bases de données d’une ampleur considérable.
Cette accumulation d’informations offre aux plateformes une connaissance fine des comportements individuels et des dynamiques urbaines. Elle permet d’optimiser les services, d’ajuster les prix en fonction de la demande ou encore de réduire les temps d’attente. Mais au-delà de ces usages opérationnels, la donnée est devenue un actif stratégique. En analysant des volumes massifs d’informations, ces entreprises peuvent anticiper les besoins, affiner leurs stratégies commerciales et développer de nouveaux services. Dans une économie de plus en plus numérisée, la donnée s’impose ainsi comme un levier central de création de valeur.
Toutefois, cette collecte systématique soulève des interrogations croissantes. Les données de mobilité, en particulier, sont sensibles car elles permettent de reconstituer avec précision la vie quotidienne des individus. «L’analyse des déplacements peut révéler les lieux de résidence, les trajets réguliers ou encore les habitudes personnelles. Ce potentiel ouvre la voie à des pratiques de profilage comportemental, susceptibles d’être exploitées à des fins commerciales, voire partagées avec des tiers», note Challenge.
Les risques ne se limitent pas à l’exploitation des données. Les bases d’informations détenues par ces plateformes constituent également des cibles privilégiées pour les cyberattaques. En cas de fuite ou de piratage, des données sensibles telles que les coordonnées personnelles, les historiques de déplacements ou les informations de paiement pourraient être exposées. À cela s’ajoute la question du transfert international des données. Nombre de ces entreprises opèrent à l’échelle globale et hébergent leurs informations dans des centres situés à l’étranger, compliquant le contrôle par les autorités nationales.
Ces enjeux ne sont pas théoriques. Le scandale Cambridge Analytica a marqué un tournant en révélant l’utilisation politique de données personnelles à grande échelle. En réaction, l’Union européenne a renforcé son arsenal réglementaire avec le Règlement général sur la protection des données, devenu une référence en matière de protection de la vie privée. Cette prise de conscience met en lumière le pouvoir stratégique de la donnée dans les économies contemporaines.
Au Maroc, où les plateformes de VTC et de livraison connaissent une croissance soutenue, la question de la régulation devient centrale. Le pays dispose déjà d’un cadre juridique avec la loi 09-08 et l’action de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel. Cependant, l’adaptation de ces dispositifs à l’économie des plateformes reste un défi. L’enjeu dépasse la simple protection des utilisateurs: il touche également à la souveraineté numérique.
Les données générées par ces services représentent une source d’information précieuse pour la gestion des politiques publiques, notamment en matière de mobilité urbaine. Leur exploitation peut contribuer à améliorer les infrastructures et à mieux comprendre les flux de circulation. Mais si ces informations sont stockées et traitées hors du territoire, leur valeur échappe en partie aux acteurs nationaux. Cette situation soulève des préoccupations quant à l’utilisation potentielle de ces données à des fins commerciales ou stratégiques, sans bénéfice direct pour le pays.
Dans ce contexte, les autorités marocaines se trouvent face à un équilibre délicat. Il s’agit de soutenir l’innovation et le développement des services numériques, tout en garantissant la protection des citoyens et la maîtrise des ressources stratégiques que constituent les données. L’encadrement de ces plateformes, la transparence de leurs pratiques et la localisation des données apparaissent désormais comme des enjeux majeurs pour accompagner durablement la transformation numérique du pays.








