Au cours des cinq dernières années, le Maroc a engagé un effort d’investissement public d’une ampleur inédite, mobilisant près de 1.600 milliards de dirhams, avec l’ambition de transformer profondément son économie. Ce mouvement, essentiellement porté par l’État, a permis de dynamiser l’ensemble du territoire et de répondre à des besoins structurants pour les citoyens, notamment dans les secteurs de la santé, de l’eau et des infrastructures stratégiques. «Le pays se trouve aujourd’hui à un tournant», indique le magazine Finances News Hebdo. Alors que l’investissement privé progresse, l’objectif est désormais de franchir un cap et de redéfinir l’équilibre entre le rôle de l’État et celui des entreprises.
Cette évolution est au cœur du Nouveau modèle de développement, qui fixe pour horizon 2035 un objectif: le secteur privé devra représenter deux tiers de l’investissement total, contre environ un tiers aujourd’hui. Il s’agit de transformer l’État d’investisseur principal en catalyseur de l’initiative privée, capable de créer un environnement favorable à l’émergence d’une économie plus compétitive et diversifiée.
Intervenant dans une récente conférence sur le sujet, Nadia Fettah, ministre de l’Économie et des Finances, a indiqué que le recours massif à l’investissement public répond à une logique de long terme et vise une transformation structurelle. «La trajectoire que nous avons adoptée ne se limite pas à un effet immédiat sur l’économie, elle prépare l’avenir», explique-t-elle, citée par Finances News. L’exemple de la gestion de l’eau illustre cette approche : près de 140 milliards de dirhams ont été investis dans la construction de barrages et leurs infrastructures associées, une initiative visant à anticiper les besoins futurs et à sécuriser une ressource stratégique. Au-delà des chiffres, la véritable question demeure: comment l’effort public peut-il stimuler l’investissement privé et soutenir la croissance économique sur le long terme?
Selon Saadia Slaoui Bennania, vice-présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), qui s’exprimait lors du même événement, les investissements publics ont déjà produit des effets d’entraînement significatifs. Entre 2022 et 2024, l’investissement privé est passé de 100 à 120 milliards de dirhams, avec l’ambition d’atteindre 550 milliards d’ici fin 2026. Des projets emblématiques, tels que Tanger Med et Nador West Med, illustrent cette dynamique: pour le premier, un investissement global de 150 milliards de dirhams se répartit entre un tiers public et deux tiers privés, créant près de 140.000 emplois et aménageant 3.000 hectares de zones industrielles. Nador West Med suit une logique similaire, même si Nadia Fettah rappelle que la proportion public-privé ne peut pas être uniformisée, chaque secteur et chaque territoire ayant des objectifs et des contraintes différents.
La conférence a également souligné l’importance de restaurer la confiance entre acteurs publics et privés, relate Finances News. L’investissement public, en prenant les devants sur certains projets, a contribué à sécuriser le climat économique et à attirer l’investissement étranger, la Chine étant désormais le premier investisseur au Maroc. Un autre défi majeur reste la disponibilité et la qualité des données: pour mesurer précisément l’évolution respective des investissements publics et privés, un Observatoire de l’investissement est en cours de création afin d’offrir davantage de transparence et d’indicateurs fiables.
Parallèlement, les financements innovants commencent à prendre une place significative dans le paysage économique. Le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et ses véhicules associés ouvrent de nouvelles perspectives pour les entreprises, mais leur appropriation nécessite encore un effort de pédagogie et de formation financière. «L’adhésion ne se fera pas du jour au lendemain», avertit Saadia Slaoui Bennania, soulignant la nécessité d’accompagner les acteurs privés dans cette transition. Nadia Fettah insiste sur la solidité du modèle marocain: 75% du financement de l’investissement public repose sur le marché domestique, le reste étant mobilisé de manière ponctuelle sur les marchés internationaux, avec un respect strict de la discipline budgétaire et de la rigueur macroéconomique.
Les marchés financiers sont également appelés à jouer un rôle plus structurant, notamment pour le financement des startups et des entreprises innovantes. Brahim Benjelloun-Touimi, président du Conseil d’administration de la Bourse de Casablanca, considère ces nouveaux instruments comme un «saut qualitatif» permettant de mieux gérer les risques liés aux taux d’intérêt, aux changes ou aux matières premières.
Au terme des échanges, un constat partagé a émergé: l’investissement public a un impact réel et tangible, mais son efficacité maximale dépendra de la capacité du secteur privé à s’en saisir et à investir à son tour. L’enjeu dépasse la simple mobilisation de capitaux. Il s’agit de construire un écosystème dans lequel l’État agit comme catalyseur, instaurant la confiance et structurant les outils nécessaires pour stimuler l’initiative privée.








