L’économie marocaine traverse une phase de transformation accélérée, portée par une progression notable de la création d’emplois, une mutation progressive des secteurs productifs et des investissements importants dans des domaines stratégiques tels que la logistique, l’industrie et le numérique. Toutefois, derrière ces indicateurs encourageants, se profile un défi majeur, relève le magazine hebdomadaire Challenge: la capacité du système de formation à répondre efficacement aux besoins concrets des entreprises. La question n’est plus seulement liée au nombre de diplômés formés chaque année, mais à leur aptitude à intégrer rapidement le monde professionnel. C’est le constat dressé par Anouar El Basrhiri, directeur général de TMS Consulting, qui analyse pour le magazine hebdomadaire les mutations en cours du marché du travail marocain.
Au fil des années, la structure de l’emploi au Maroc s’est progressivement transformée. Alors que l’agriculture a longtemps constitué un pilier majeur de l’emploi, les secteurs des services, de l’industrie, de la logistique et des activités liées à la transition écologique prennent désormais une place prépondérante dans la création d’opportunités professionnelles. Les données publiées par le Haut-Commissariat au Plan confirment cette évolution en mettant en évidence une économie qui génère de nouveaux emplois, mais qui rencontre encore des difficultés à transformer cette dynamique en postes durables et hautement qualifiés. Ce décalage se manifeste par une situation paradoxale: les entreprises expriment un besoin croissant de compétences spécifiques, tandis qu’un grand nombre de jeunes diplômés éprouvent encore des difficultés à accéder au marché du travail.
Pour Anouar El Basrhiri, cette situation relève davantage d’un déséquilibre structurel que d’un phénomène conjoncturel. Pour lui, le marché de l’emploi marocain évolue vers une demande accrue de profils hybrides, capables de conjuguer expertise technique et compréhension opérationnelle du terrain. Si les métiers liés au numérique continuent de bénéficier d’une forte demande, notamment dans les domaines du développement informatique, de l’analyse de données, de la cybersécurité ou de la gestion de projets digitaux, d’autres segments connaissent également une expansion rapide. Les métiers de la logistique avancée, de la gestion de la chaîne d’approvisionnement, de la maintenance industrielle et ceux liés aux énergies renouvelables figurent parmi les secteurs qui enregistrent une progression notable.
Cette transformation économique ne se limite donc pas à la création d’emplois liés aux technologies numériques, a-t-on pu lire dans le magazine Challenge. Elle génère également une demande importante de compétences techniques et industrielles directement liées aux réalités opérationnelles. C’est précisément dans ces domaines que les tensions sur le marché du travail deviennent visibles. Dans plusieurs bassins industriels et plateformes logistiques, les entreprises signalent déjà des difficultés à recruter certains profils stratégiques. Le manque de techniciens spécialisés en maintenance, de responsables expérimentés en supply chain ou encore d’ingénieurs capables de piloter des projets d’efficacité énergétique illustre l’ampleur de ce défi. Dans certains cas, cette insuffisance de compétences disponibles ralentit même la mise en œuvre de projets d’investissement.
Selon le dirigeant de TMS Consulting, le problème ne réside pas dans la qualité académique des formations dispensées. Les diplômés marocains disposent généralement de bases théoriques solides. Le véritable enjeu se situe davantage dans la transition entre les connaissances académiques et leur application concrète dans le milieu professionnel. De nombreux jeunes maîtrisent les concepts appris durant leur cursus, mais rencontrent des difficultés lorsqu’il s’agit de les traduire en actions pratiques. Les entreprises constatent notamment un manque de préparation aux exigences du travail réel, qu’il s’agisse de la gestion des priorités, du travail en équipe ou de la compréhension des attentes des clients.
À cette difficulté, s’ajoute un déficit en compétences comportementales. La communication, l’autonomie, l’adaptabilité et le sens des responsabilités figurent parmi les aptitudes que les recruteurs jugent encore insuffisamment développées. Pour Anouar El Basrhiri, cette situation traduit l’existence d’un fossé persistant entre l’enseignement académique et les réalités du monde de l’entreprise, contribuant ainsi au maintien d’un taux de chômage relativement élevé chez les diplômés, malgré l’existence de besoins réels en compétences.
Face à ce constat, il plaide pour une refonte des méthodes pédagogiques plutôt que pour une simple augmentation du nombre de diplômes délivrés. Il estime que les établissements d’enseignement supérieur et de formation professionnelle doivent renforcer leur collaboration avec le tissu économique en multipliant les expériences pratiques, notamment à travers des stages plus structurés, des dispositifs d’alternance et des projets réalisés en partenariat avec les entreprises. L’objectif serait de permettre aux étudiants d’acquérir une première expérience professionnelle avant même leur insertion sur le marché du travail, favorisant ainsi leur adaptation rapide aux exigences du poste, souligne l’hebdomadaire.
Le dirigeant souligne aussi toute l’importance d’introduire davantage de flexibilité dans les cursus académiques afin de s’adapter au rythme rapide des mutations économiques. Il préconise le développement de formations courtes, de certifications professionnelles et de modules spécialisés susceptibles de compléter les parcours universitaires traditionnels. Une meilleure orientation des étudiants vers les métiers porteurs apparaît également comme un levier essentiel pour réduire le décalage entre l’offre de formation et la demande du marché. Au-delà des jeunes diplômés, la transformation du marché du travail concerne également les salariés dont les métiers évoluent sous l’effet des innovations technologiques et des mutations industrielles.
Selon Anouar El Basrhiri, l’enjeu majeur réside dans la capacité à anticiper ces transformations plutôt que de les subir. Il souligne que les dispositifs de formation continue existent, mais qu’ils restent encore insuffisamment accessibles et valorisés. La reconversion professionnelle devrait, selon lui, être perçue comme une étape naturelle dans un parcours de carrière, et non comme une contrainte imposée par les mutations économiques. Dans un contexte où les métiers se transforment rapidement, la stabilité professionnelle ne dépend plus uniquement de la maîtrise d’une fonction spécifique, mais de la capacité des individus à s’adapter et à développer de nouvelles compétences tout au long de leur parcours. Cette évolution place la formation continue au cœur des stratégies de développement du capital humain.
Au-delà de la problématique sociale, la question de l’adéquation entre formation et emploi revêt également une dimension stratégique pour la compétitivité du pays. Les investissements réalisés dans les infrastructures logistiques, industrielles et énergétiques risquent de ne pas produire leur plein potentiel en l’absence de ressources humaines qualifiées. La disponibilité de talents adaptés devient ainsi un facteur déterminant, au même titre que les infrastructures ou les financements. Pour Anouar El Basrhiri, le Maroc dispose d’un potentiel humain important, mais doit relever le défi de la synchronisation entre les compétences développées par le système éducatif et les besoins réels de l’économie. La réussite de cette transition conditionnera la capacité du pays à transformer ses mutations sectorielles en croissance inclusive et durable, capable de générer des emplois qualifiés et de renforcer sa compétitivité sur la scène internationale.







