Après plus d’une décennie de hausse quasi continue, les défaillances d’entreprises au Maroc enregistrent en 2025 un léger recul de 3,3%. Dans un entretien avec le magazine Finances News Hebdo, Mohammed Benchekroun, économiste et professeur universitaire, explique que cette inflexion traduit surtout un effet de cycle et non un retournement structurel. «Ce premier infléchissement est avant tout le résultat d’un effet de cycle, après une longue phase de hausse qui a culminé entre 2023 et 2024. Les entreprises les plus vulnérables ont déjà quitté le marché, et celles qui restent ont engagé des ajustements profonds: rationalisation des coûts, meilleure gestion de la trésorerie, révision des modèles économiques et, dans certains cas, repositionnement stratégique», explique-t-il.
La reprise de la croissance et la relance de l’investissement public ont également contribué à desserrer l’étau financier, mais «cette baisse de 3,3% doit être interprétée comme un signal encourageant, mais non comme une sortie définitive de la zone de risque», insiste l’économiste.
L’impact de la loi n° 69-21 sur les délais de paiement et la trésorerie des entreprises est, selon Benchekroun, «mesurable mais graduel». Les données montrent une réduction progressive des délais moyens de paiement, entre 10 et 15 jours dans plusieurs secteurs structurés, tandis que le coût des retards devient supérieur à celui d’un financement bancaire à court terme. «Les remontées du terrain indiquent une amélioration de la visibilité sur les flux de trésorerie et une réduction du recours au crédit inter-entreprises informel», précise-t-il, soulignant toutefois que l’effet reste hétérogène selon le secteur et la taille des entreprises.
La vulnérabilité persistante des secteurs du commerce, de l’immobilier, du BTP ou du transport reflète, selon Benchekroun, «une fragilité structurelle ancienne, accentuée par les chocs récents». Le commerce subit les marges faibles et les délais de paiement longs, l’immobilier est soumis à des cycles d’investissement longs et à un endettement élevé, tandis que le BTP souffre des retards de paiement et de la volatilité des coûts. Le transport et l’industrie manufacturière doivent gérer des coûts fixes élevés et une forte dépendance aux intrants importés, rapporte Finances News. «Tant que ces fragilités structurelles ne seront pas traitées via l’accès au financement, la réduction effective des délais de paiement et l’accompagnement managérial des TPME, ces branches resteront mécaniquement surreprésentées dans les statistiques de défaillances», avertit-il.
Les jeunes PME, qui représentent 98,8% des entreprises en défaillance, sont particulièrement exposées. Selon Benchekroun, «beaucoup naissent avec peu de fonds propres, une trésorerie couvrant souvent moins de deux mois, une expérience managériale limitée et une forte dépendance aux délais de paiement. La combinaison de trésorerie faible, d’expérience limitée et d’exposition aux retards de paiement explique pourquoi la majorité échoue avant cinq ans».
La concentration géographique des défaillances souligne à la fois la densité économique et des déséquilibres territoriaux. Casablanca-Settat, Rabat-Salé-Kénitra et Fès-Meknès cumulent plus de la moitié des défaillances. «La répartition suit la densité économique, mais elle met également en évidence des différences de résilience selon les territoires. Les zones périphériques disposent de moins de capitaux, d’un accès plus limité au financement et d’infrastructures moins développées, ce qui les rend vulnérables aux chocs locaux et internationaux», note-t-il.
Pour transformer cette baisse ponctuelle en tendance durable, Benchekroun préconise une approche intégrée: «Il faut soutenir la trésorerie des PME, discipliner les paiements, renforcer les compétences des entrepreneurs et cibler les fragilités sectorielles et territoriales. Seule cette combinaison permettra de stabiliser le tissu productif marocain et de réduire durablement les défaillances».








