Afrique: le poids des agences de notation contesté

Le siège de l'agence de notation Fitch Ratings, à New York, État de New York, États-Unis.

Revue de presseStandard & Poor’s, Moody’s et Fitch dominent les marchés financiers mondiaux, mais leur influence sur l’Afrique est de plus en plus critiquée. Des voix comme celle du président nigérian Bola Tinubu dénoncent la «prime africaine» et plaident pour la création d’une agence continentale capable de mieux refléter les réalités économiques du continent. Cet article est une revue de presse tirée de Challenge.

Le 19/02/2026 à 20h19

Les agences de notation occupent aujourd’hui une place centrale dans l’économie mondiale, mais leur rôle et leur influence ne font pas l’unanimité. Chaque publication de notation peut faire basculer la confiance des marchés, influer sur les stratégies des investisseurs et, parfois, peser sur les décisions économiques des États. Standard & Poor’s, Moody’s et Fitch forment un oligopole dont les arbitrages peuvent déterminer le coût de financement d’un pays, modeler son image économique et structurer son accès au capital.

Leur pouvoir dépasse largement l’évaluation pure du risque. Il s’agit aussi de la perception globale que les investisseurs ont d’une nation. «Pourtant, cette domination, souvent jugée opaque, soulève la question de savoir si ces agences sont devenues une nouvelle élite financière, comparable aux géants de l’audit», indique le magazine hebdomadaire Challenge.Cette question s’invite aujourd’hui dans le débat africain, après la tribune du président nigérian Bola Ahmed Tinubu publiée dans le Financial Times le 16 février. Dans cet article, le président dénonce ce qu’il qualifie de «mauvaise évaluation persistante» du risque africain par les marchés internationaux et plaide pour la création d’une agence de notation propre au continent. Son argument repose sur la notion de «prime africaine», cet écart systématique entre le risque perçu par les investisseurs et la réalité économique des pays africains. Selon lui, cette perception biaisée entraîne des coûts d’emprunt élevés et restreint l’accès aux capitaux, ralentissant le financement du développement et limitant les marges de manœuvre des États.

Derrière ces notations se cachent des mécanismes complexes mêlant expertise, méthodologies financières, lobbying et jeux d’intérêts. Les agences se présentent comme impartiales, mais leur indépendance est régulièrement remise en question. La crise financière de 2008 a mis en lumière leurs limites, notamment dans l’évaluation des actifs toxiques.

Malgré cela, elles restent incontournables dans le système financier mondial, au point de paraître parfois plus puissantes que certaines institutions publiques. Cette dualité entre utilité et domination soulève un dilemme: ces agences régulent-elles réellement les marchés ou servent-elles d’outils au service des acteurs économiques les plus influents?«Leur influence sur l’Afrique a fait l’objet de critiques répétées», relève Challenge.

Les évaluations souveraines du continent sont souvent jugées biaisées. Plusieurs études ont montré que les agences surestiment certains risques, appliquent de manière inégale leurs critères et manquent de recul local. La présence physique sur le continent est limitée: Standard & Poor’s et Moody’s possèdent chacun un bureau en Afrique du Sud, avec une poignée d’analystes pour couvrir plus de vingt pays. Fitch a fermé son unique bureau africain en 2015. Cité par le magazine, l’économiste Medi Lahlou souligne que cette absence de présence locale crée un handicap: «On a des experts qui n’ont pas le recul terrain dans leur analyse».Ces lacunes se traduisent parfois par des erreurs notables.

En décembre 2022, Fitch a publié une notation sur la Tunisie en dehors du calendrier prévu, sans tenir compte de toutes les informations disponibles. L’agence a corrigé cette erreur trois mois plus tard, sous la pression réglementaire européenne. Moody’s, de son côté, a révisé la note du Cameroun après une interprétation erronée d’impôts supplémentaires, et celle du Nigeria a été abaissée puis relevée en l’espace de sept mois, malgré des fondamentaux économiques inchangés.

Pour Tinubu, ces évaluations reposent trop sur la «discrétion d’analyste» et amplifient les cycles économiques mondiaux, rendant les économies africaines vulnérables aux chocs extérieurs. La baisse de notation devient alors un cercle vicieux: elle augmente le coût du crédit, détériore les finances publiques et renforce la perception de risque initiale.La contestation de ces agences s’exprime également à travers des décisions concrètes.

En janvier, Afreximbank a mis fin à sa relation avec Fitch après plusieurs dégradations de sa note, invoquant des divergences méthodologiques et des incompréhensions sur la qualité de ses actifs et la conformité aux normes comptables internationales. Ce type d’épisodes illustre les tensions croissantes entre acteurs africains et agences internationales et nourrit le débat sur la nécessité de créer des alternatives locales.

Des initiatives existent déjà. Bloomfield Investment Corporation, basée à Abidjan et active depuis seize ans, se présente comme la première agence de notation financière d’Afrique francophone. Elle a attribué plus de deux mille notes à des États, entreprises et institutions financières et étend aujourd’hui sa présence en Afrique et en Europe. Son directeur général souligne que la perception biaisée des agences internationales pénalise le continent et appelle à la multiplication d’agences locales capables d’analyser les réformes et les évolutions économiques avant les grandes maisons de notation mondiales.Pour Bola Tinubu, «la création d’une agence continentale ne viserait pas à remplacer les Big Three, mais à les compléter». Une structure crédible, dotée d’une gouvernance indépendante, de données exhaustives et d’une méthodologie transparente, pourrait fournir des signaux précoces aux marchés, mieux refléter les réalités africaines et limiter l’effet amplificateur des évaluations internationales. Selon lui, la reconnaissance par les investisseurs internationaux sera déterminante pour la réussite d’un tel projet.

L’idée d’une agence africaine de notation s’inscrit ainsi dans une démarche plus large: reprendre la maîtrise de son récit économique, réduire la prime africaine et créer des conditions plus équitables pour le financement du développement sur le continent.

Par La Rédaction
Le 19/02/2026 à 20h19