Tribune. Loop Street, dans la partie basse de Cape Town

L'écrivain Kebir Mustapha Ammi.

ChroniqueDans cette tribune, l’écrivain Kebir Mustapha Ammi livre le portrait sensible et profondément incarné d’un homme en errance à travers l’Afrique du Sud post-apartheid. À partir d’une rencontre fortuite au cœur de Cape Town, il interroge la mémoire, la filiation, l’exil et la possibilité de se réconcilier avec une terre marquée par la violence de l’Histoire, mais habitée d’espérance et de rêves.

Le 11/01/2026 à 08h02

Il était allongé dans le renforcement d’une boutique, sur Loop Street, dans la partie basse de Cape Town, il devait être six heures du matin et il lisait un livre d’André Brink, Une saison blanche et sèche, je n’avais pas reconnu le titre, écrit en afrikaner, il avait trente ans dans deux mois et il venait de Pretoria où il s’était arrêté après avoir vécu un peu partout dans le pays,

J’étais à Cape Town depuis une semaine et je voulais savoir qui était cet homme qui lisait, couché par terre,

Barnard ne savait pas ce que je faisais, mais il a été aimable et attendu que je lui dise ce qui m’avait poussé à l’aborder,

Ses ancêtres sont venus de Forcalquier, pour fuir les persécutions qui avaient enflammé la France au XVIIème siècle, le premier de ses aïeux à toucher terre ici s’appelait Denis et il a été sans pitié contre les Noirs, mais d’aucuns vous diront que l’instinct de survie ne commande pas toujours d’être regardant vis à vis de son prochain tandis que d’autres soutiendront que tout est tragique et que rien n’a jamais le sens qu’on aimerait lui donner,

Denis, l’aïeul, a donné l’exemple et ses héritiers ont tous suivi sa voie, à l’exception d’un descendant qui s’est rendu à Soweto, en 1976, pour se battre aux côtés de Steve Biko, mais son corps n’a jamais été retrouvé puis on s’est mis à dire qu’il était là où il ne fallait pas,

Barnard a essayé d’en savoir plus sur ce héros tragique, mais il n’a rien appris de nouveau et il s’est fixé à Johannesburg, ville grouillante qui lui allait comme un gant, mais on se méfiait de lui et il n’était pas de nature à se justifier pour gagner la sympathie ou le droit d’exister,

Puis voilà, dit-il…

Toute sa vie n’a été qu’une errance au milieu des blessures d’un vaste pays pour dire qu’il ne partage rien avec les siens,

Leur sang coule dans mes veines, mais ainsi va la vie, je suis heureux, laisse-t-il tomber sans rage…

Il a passé beaucoup de temps dans le nord, puis dans le Veld, aux confins du Mozambique et du Zimbabwe, il a multiplié les petits boulots qui lui ont permis de réunir un peu d’argent, il n’a jamais vécu de la mendicité,

Il n’accepte que les livres qu’on lui donne, il a une passion démesurée pour Coetzee, et pour Disgrâce qu’il faut avoir lu pour saisir l’envers des choses, la part essentielle qui rechigne à se livrer d’emblée dans ce pays,

Il n’ose pas me dire qu’il aimerait écrire mais je l’ai senti dans sa manière d’exprimer le lien complexe qu’il entretient avec les miroirs de l’intime, il essaie de mettre de l’ordre dans ce qui n’en a pas et que la mémoire ne peut ranger avec ses mains inutiles,

J’ai choisi ma vie, me laisse-t-il entendre, et rien ne me fera prendre une autre voie,

Il a aimé une jeune femme, qui lui a juste dit un jour qu’elle partait en Angleterre pour faire des études, c’était dans un coffee shop a Stellenbosh, et elle n’a plus donné de ses nouvelles, ils faisaient du théâtre ensemble,

Ils avaient le même âge et ils rêvaient d’avoir des enfants pour commencer une nouvelle nation,

C’est pour elle qu’il est parti en Europe, il voulait la rejoindre, il s’est rendu à Forcalquier d’abord dans le sud de la France, avec l’intention ensuite de se rendre en Angleterre pour la retrouver,

Il a passé cinq jours à Forcalquier, il y avait toujours la petite église saccagée autrefois par des gens devenus fous, et il a retrouvé la maison où Denis est né,

Il a dormi aux abords de cette maison, sur un banc,

Il s’est senti très serein après cela, et il a décidé que son voyage s’achevait là, il ne voulait plus aller en Angleterre pour retrouver celle qu’il avait passionnément aimée,

Il est retourné au pays,

Il n’y a plus que cette terre qui compte pour lui, terre de blessures mais terre d’espérances et de rêves,

Il la porte dans son âme et ses pieds la connaissent par cœur, il la sillonne du matin au soir,

Il est né le jour où Mandela est sorti de prison et chaque année, à la même date, il s’arrête à Cape Town pour se rendre à Robben Island,

Robben Island est toute sa vie maintenant,

Il passe à chaque fois trois jours à Robben Island, avec les mouettes et les cormorans, on l’a arrêté une fois et il a dormi deux nuits au poste,

Il redouble de prudence depuis cette malencontreuse aventure, il a un tee-shirt qui figure un kite surf et un sac en toile à la gloire des Seychelles, il lui fallait bien acquérir au moins ça pour se fondre dans la foule des visiteurs,

Il passe du temps devant la cellule de Mandela, puis il s’assoit sur un rocher pour regarder la ville au loin, puis il retourne de l’autre côté de la baie pour monter tout en haut de Table Mountains afin de considérer Cape Town et la baie au loin, il imagine l’arrivée de Denis, il y a longtemps, quand Denis a quitté Forcalquier et aperçu, dans les clameurs sourdes d’un Océan élégiaque et libérateur, les premiers signes de cette terre…

Par Kebir Mustapha Ammi
Le 11/01/2026 à 08h02