Malaise

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ChroniqueLe verdict du procès contre le Hirak est d’une sévérité intolérable, ce qui nous ramène allègrement aux années de plomb où toute expression de liberté était réprimée. Il va falloir instaurer une deuxième instance «Equité et Réconciliation» pour les victimes d’injustice de ces dernières années.

Le 02/07/2018 à 11h00

Un malaise indéfini, quelque chose entre le brouillard et les prémisses d’une tempête, un mal-être ressenti par la population dans son ensemble, une sorte de fatigue généralisée accompagnée de signes inquiétants comme par exemple des pics de tension suivis de violence qu’on n’avait pas l’habitude de voir chez nous, voilà le sentiment que je ne suis pas le seul à avoir en ce début d’été, après évidemment le phénomène inouï du boycott, pratique inédite jusqu’à présent et qui a eu des conséquences que les politiques devraient prendre au sérieux, surgi comme par magie après des manifestations dans certaines régions du pays.

Le Marocain est en train de changer. Il devient citoyen. C’est l’individu qui émerge, une personne qui réclame ses droits.

Le Maroc est un pays stable. Pour le moment. S’il l’est en permanence, il le doit bien sûr à Mohammed VI qui a su le doter de nouvelles infrastructures et a lancé plusieurs chantiers tout en appliquant à la lettre les lois de la démocratie; il le doit aussi à des millions de citoyens qui font chaque jour des concessions, des sacrifices tout en ravalant leur colère parce qu’ils aiment ce pays qui n’a malheureusement pas le gouvernement qu’il mérite ni une élite qui se préoccupe de son devenir. Un pays où une poignée d’individus ont amassé des fortunes colossales. Et ces milliardaires continuent de profiter du pays en le servant si peu ou si mal. Ces familles richissimes continuent de faire leur blé en sous-payant leurs ouvriers et truquant pour certains les comptes pour ne pas payer les impôts ou si peu. Le sentiment national, le civisme, le sens de la solidarité, l’amour de la patrie s’expriment dans des discours, pas dans les faits.

Le malaise prend ses racines dans ce constat. Alors des hommes et des femmes pauvres, sans travail comme à Jerada, sortent manifester, comme à Al Hoceima, protestent contre l’abandon dont ils sont victimes. Au lieu de les écouter, au lieu de les comprendre, au lieu de se concerter avec ces citoyens en colère, la police les réprime, arrête les meneurs et les présente à la justice, une justice sans imagination, sans contact avec la réalité. Certes, il y eut de la violence de part et d’autre, des drapeaux et des symboles incitant au séparatisme ont été exhibés à Al Hoceima. Mais cela n’autorise pas des juges à frapper si fort, comme si la nation était en danger.

C’est en ce sens que le verdict du procès contre le Hirak est d’une sévérité intolérable, ce qui nous ramène allègrement aux années de plomb où toute expression de liberté était sauvagement réprimée. Il va falloir instaurer une deuxième instance «Equité et Réconciliation» pour les victimes d’injustice de ces dernières années. Le fait aussi d’avoir condamné cinq journalistes à des peines allant de 2 à 5 ans de prison ferme pour avoir fait leur travail en informant le public sur ces événements est incompréhensible. De même, la condamnation du journaliste Hamid El Mahdaoui à 3 ans de prison ferme est étrange. C’est ce qui fait que le Maroc est classé 135e sur 180 pays pour ce qui est du respect de la liberté d’expression. Un Etat qui punit ses journalistes est un Etat qui a peur de la vérité. Ce n’est pas en niant celle-ci qu’on résoudra les problèmes réels et visibles. 

Je parle de malaise pour rester modéré avec une volonté d’apaisement. Ce malaise naît d’un pouvoir d’achat si maigre, naît de nos contradictions, notamment en ce qui concerne deux secteurs: l’éducation et la santé.

Il m’est arrivé des dizaines de fois d’être invité à rencontrer des élèves des écoles privées. Bonne tenue, bon niveau. Mais à quel prix! L’école publique est dans un état désespérant. Mohamed Hassad avait commencé à réparer les choses. Malheureusement il n’a pas pu poursuivre son travail. Il faut compter entre mille et deux mille dirhams par mois et par enfant pour qu’il puisse suivre un enseignement digne de ce nom dans le privé. Quand on a trois enfants, imaginez les sacrifices à consentir pour un couple qui travaille.

Nous retrouvons le même schéma dans le domaine douloureux de la santé.

Quand dans un pays l’éducation et la santé sont en mauvais état, c’est l’ensemble qui est malade.

Qui dit malaise insinue maladie.De quoi est malade le Maroc?– La corruption vient en tête des maux. Mais elle génère d’autres problèmes et un état d’esprit plein de rancœur et de violence.

– L’individualisme exacerbé. Chacun pour soi et on prend ce qu’on peut sans avoir la moindre gêne ou scrupule. Vol et fraude sont courants.

– Une violence que les réseaux sociaux amplifient et même justifient.

– Les citoyens ne font plus confiance aux hommes politiques quelle que soit leur appartenance. D’où une abstention abyssale aux élections, ce qui fausse le système démocratique et là on se demande sérieusement «à quoi sert un parlement puisqu’il n’est pas authentiquement représentatif?»

– Une fuite des cerveaux ou plus exactement, des étudiants brillants qui ont fait leurs études à l’étranger ne souhaitent pas rentrer servir leur pays. Leurs arguments sont souvent plausibles.

– La justice: tout le monde ou presque redoute d’avoir un jour affaire à elle.

Le malaise est là, perceptible. Chacun en ressent les effets dans son domaine d’intérêt. Les langues se délient et la parole se libère dans les cafés, dans les marchés, dans la rue.

Pendant ce temps-là, le gouvernement est quelque part, on ne sait pas où vraiment, que fait-il? Que pense-t-il?

Les partis de la majorité demandent une révision du procès du Hirak. Mais pourquoi la justice a-t-elle prononcé des condamnations si lourdes? Nombreux sont les citoyens qui doutent de son indépendance.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 02/07/2018 à 11h00