Ce territoire n’est pas qu’un point sur une carte ni une simple polémique environnementale. Il est un lieu d’origine, de mémoire intime, où se perpétuent des transmissions silencieuses.
C’est l’histoire d’un territoire, d’une tribu, d’une lignée humaine millénaire, invisibilisée au profit d’un dépotoir. Comme si l’arrière-pays d’une ville, sa campagne nourricière, devait être rabaissé au rang de réceptacle de ses rebuts urbains.
Et pourtant… Sur les cartes de la Chaouia, vers 1900, Mediouna figurait en bonne place, tandis que Casablanca, l’ancienne Anfa, n’était encore qu’un point discret: un port modeste chargé d’acheminer les richesses agricoles d’une des régions les plus prospères du pays, réputée depuis l’époque médiévale pour sa laine et son blé.
Il subsiste d’ailleurs un vestige de cette centralité oubliée: l’ancienne route de Mediouna, artère vitale par laquelle transitaient les ressources du terroir, parallèle à la route des Oulad Ziane.
La métropole d’aujourd’hui, hypertrophiée, semble avoir effacé ce qu’elle doit à son hinterland.
Et voilà qu’à présent, dans une volte-face annoncée comme salvatrice, la presse évoque la métamorphose programmée de la décharge en espace vert.
Sursaut écologique tardif, rédemption urbaine ou simple opération d’image? L’avenir dira si cette renaissance sera profonde ou strictement cosmétique.
Ouverte en 1986, la décharge de Mediouna s’est étendue sur près de 80 hectares, engloutissant chaque jour quelque 3.800 tonnes de déchets charriées par un millier de camions. Une partie était récupérée par des chiffonniers, dans des conditions effroyables, pour alimenter en aval une économie du recyclage dont ils restaient les maillons les plus précaires.
Le reste s’accumulait en montagnes de près de 45 mètres, produisant chaque mois des dizaines de milliers de mètres cubes de lixiviats. Faute de protection du sol, ce liquide toxique s’infiltrait lentement vers les nappes phréatiques, contaminant puits, terres agricoles, végétation et bétail. La pollution ne s’arrêtait pas aux limites de la décharge: elle s’étendait jusqu’à la forêt de Bouskoura, l’un des rares grands poumons verts de la métropole.
À cette contamination silencieuse s’ajoutaient les fumées, les gaz et le méthane issus des combustions sauvages. Les odeurs suffocantes, perceptibles de Mediouna jusqu’à Hay Hassani, transformaient l’air en poison quotidien.
Depuis plus d’une décennie, saturée, la décharge était devenue une bombe écologique, révélatrice des faillites successives de la gouvernance locale.
Mais réduire Mediouna à sa décharge, ce serait consentir à ce qu’un demi-siècle de pollution efface plus d’un millénaire d’histoire.
Sous les couches de déchets, de fumées et d’oubli, dort une mémoire autrement plus ancienne, faite de tribus, de migrations et de résistances.
Les Mediouna ne sont pas nés d’hier. D’origine zénète, ils relèvent, selon la généalogie d’Ibn Khaldoun, de la grande confédération des Beni Faten, rattachée à l’antique souche des Botr.
Leur territoire initial se situait dans l’actuelle région de Tlemcen, entre le mont Beni Rachid et les montagnes qui portent encore leur nom, au sud d’Oujda.
Comme de nombreuses tribus zénètes, ils faisaient partie de ces populations qui pratiquaient le judaïsme à l’avènement de l’islam. Puis, dans le sillage des conquêtes musulmanes, ils avancèrent progressivement vers l’Ouest. Certains participèrent même aux campagnes d’Andalousie, au point de laisser leur nom en Catalogne, à San Quinti de Mediona.
Les Mediouna furent aussi une tribu frondeuse. Ils adoptèrent le kharijisme sufrite et se dressèrent contre les gouverneurs omeyyades, accusés de népotisme. À leur tête, Jerrir el-Mediouni rejoignit, au 8ᵉ siècle, le grand soulèvement de Maysara al-Matghari.
Au 9ᵉ siècle, ils suivirent la révolte du chef kharijite andalou Abd-Razzaq al-Fihri contre l’Idrisside Ali ben Omar ben Idris, dans les montagnes de Mediouna, au sud de Fès. Puis, opposés aux Almoravides, ils participèrent en 1057 à la coalition des tribus de Fès contre Youssef ben Tachfine, lors de la prise de la ville.
Chassés par des tribus zénètes plus puissantes, les Mediouna gagnèrent alors les plaines atlantiques et s’allièrent probablement aux Berghouata schismatiques, avant de rejoindre plus tard les Mérinides, de même souche et de se mêler aux populations hilaliennes bédouines.
Ils laissèrent leur nom à une kasbah construite par le caïd Ali el-Mediouni, à proximité du sanctuaire de Sidi Ahmed ben Lahcen, affilié aux foqra Oulad Allal.
Cette kasbah devint le noyau d’une agglomération du sud-est de Casablanca, qui se distingua par sa résistance farouche à la présence française. Sa prise, le 1ᵉʳ janvier 1908, par le général Drude à la tête de près de 5.000 hommes, est considérée dans les documents du Protectorat comme «le premier acte de la pénétration en Chaouia».
Concernant le nom, on a voulu le rapprocher de l’adjectif arabe mediouna («celle qui est hypothéquée, endettée»). Mais l’hypothèse est réductrice. La racine mdn, profondément ancrée dans les langues sémitiques comme berbères, renvoie à la citadinité, à la sédentarité, à la civilisation: madina, tamaddun, tamdin. En berbère, amdun désigne une parcelle cultivée.
Comme si, dès l’origine, Mediouna portait en elle cette tension entre terre, ville et civilisation, trahie plus tard par l’asphalte, les remblais et les montagnes de déchets.
Mediouna se débat aujourd’hui entre son passé millénaire, son présent marqué par la décharge et un avenir que l’on espère vert. La reconversion annoncée en parc est symboliquement forte: elle pose la question essentielle de la réconciliation avec la terre.
Mais une reconversion ne se décrète pas à coups de communiqués. Elle exige une dépollution réelle, des garanties sanitaires, un suivi scientifique, une gouvernance durable. Sans cela, le vert risque de n’être qu’un décor plaqué sur des décennies de toxines.
Et peut-être que cette future trame verte, si elle est pensée avec intelligence, justice et transparence, pourrait devenir l’occasion rare de refermer une blessure historique. Rendre au territoire un peu de ce qu’on lui a pris, pour ceux qui y sont nés, pour ceux qui y vivent encore, et pour ceux qui y reposent désormais.





