Les réseaux sociaux et la CAN 2025: quand la pollution numérique défigure la vérité

Lors de la cérémonie de clôture de la CAN 2025.. AFP or licensors

TribuneMohamed Métalsi, architecte-urbaniste, docteur en esthétique et sciences des arts et chercheur, analyse dans cette tribune la pollution des réseaux sociaux et ses effets sur la perception de la vérité, illustrée par le traitement médiatique de la CAN 2025 au Maroc. Entre désinformation organisée et anarchie numérique, l’auteur invite à repenser notre rapport à l’information et à défendre la vérité comme un acte de résistance.

Le 22/01/2026 à 17h02

La pollution des réseaux sociaux est devenue l’un des symptômes les plus inquiétants de notre époque: un espace où la parole, libérée de toute médiation, se transforme en vacarme, où la liberté d’expression se confond avec la liberté de désinformer, et où la vérité, noyée sous les flots de rumeurs, peine à respirer. Ce qui devait être un lieu d’échange est devenu un champ de distorsion permanente, un territoire où l’émotion prime sur la raison, où l’indignation remplace l’argument, où la suspicion devient réflexe. Dans cet univers anarchique, chacun parle, mais personne n’écoute. Chacun affirme, mais peu vérifient. Chacun accuse, mais rares sont ceux qui démontrent. Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des outils. Ils sont devenus des environnements idéologiques, façonnés par des logiques de viralité qui privilégient le choc, l’excès, le conflit. Le vrai y avance à pas lents, tandis que le faux se propage à la vitesse de l’impulsion.

À cette anarchie spontanée s’ajoute une anarchie organisée, plus grave encore: celle des États qui, incapables de rivaliser par la compétence ou la vision, investissent ces espaces pour y semer le doute, la discorde et la confusion. La désinformation devient alors une arme politique, un moyen de masquer sa propre impuissance en attaquant la réussite des autres. Il ne s’agit plus de convaincre, mais de contaminer; non de proposer un récit, mais de détruire la confiance; non d’imposer une vérité, mais de rendre toutes les vérités suspectes.

La CAN 2025 organisée au Maroc a été un exemple éclatant de cette pollution informationnelle. Avant même que la compétition ne commence, un brouillard toxique avait envahi les réseaux: accusations de corruption arbitrale, insinuations sur la qualité des terrains, rumeurs sur la logistique, soupçons de favoritisme. Rien n’était trop absurde pour être relayé, rien n’était trop infondé pour devenir viral. Ce qui est frappant, ce n’est pas seulement la fausseté de ces affirmations, mais la facilité avec laquelle elles ont été adoptées par certains publics, comme si la réussite d’un pays devenait insupportable pour ceux qui n’ont ni les moyens ni la volonté d’en faire autant. Le paradoxe est cruel: jamais une CAN n’avait été organisée avec un tel niveau d’infrastructures, de préparation et de vision, et pourtant jamais une CAN n’avait été autant parasitée par un bruit extérieur, un bruit fabriqué, un bruit intéressé. La compétition a été victime non de ses conditions réelles, mais de son image déformée par des acteurs invisibles.

La désinformation n’est pas un simple mensonge. C’est une atmosphère. Elle crée un climat où tout devient suspect, où la réussite devient complot, où la compétence devient manipulation. Elle installe une fatigue morale, un cynisme généralisé, une incapacité à reconnaître l’effort, la rigueur, la vision. Cette ambiance délétère a tenté de réduire une réussite exemplaire à un récit de tricherie et de favoritisme, cherchant à voler au public africain la fierté d’une compétition enfin organisée avec ambition et professionnalisme.

«Il devient urgent de penser une écologie de l’information: non pas une censure, mais une responsabilité; non pas un contrôle autoritaire, mais une culture critique; non pas un silence imposé, mais une parole éclairée.»

—  Mohamed Métalsi

Derrière cette pollution numérique se cache une réalité politique. Certains États, incapables d’atteindre ce niveau d’organisation, préfèrent détruire l’image de ceux qui y parviennent plutôt que de s’en inspirer. La désinformation devient alors un refuge pour l’impuissance, une manière de transformer la jalousie en discours, l’incapacité en accusation. Ce n’est pas seulement une question de sport, mais une question de souveraineté symbolique. Organiser une CAN de haut niveau, c’est affirmer une vision, une capacité, une stabilité. C’est montrer que l’Afrique peut produire de l’excellence, et cela dérange ceux qui préfèrent une Afrique divisée, affaiblie, dépendante.

La crise des réseaux sociaux est donc philosophique autant que politique. Elle pose une question ancienne sous une forme nouvelle: comment la vérité peut-elle survivre dans un monde où le mensonge circule plus vite qu’elle? La vérité demande du temps, de la méthode, de la patience. Le mensonge n’a besoin que d’un clic. La vérité construit. Le mensonge contamine. La vérité éclaire. Le mensonge excite. Dans un monde gouverné par l’instantanéité, la vérité devient un acte de résistance.

Il devient urgent de penser une écologie de l’information: non pas une censure, mais une responsabilité; non pas un contrôle autoritaire, mais une culture critique; non pas un silence imposé, mais une parole éclairée. Il faut réapprendre à douter intelligemment, à vérifier, à contextualiser. Il faut réapprendre à reconnaître la compétence, à valoriser l’excellence, à distinguer le réel du fantasme.

La CAN 2025 restera ainsi comme un miroir de notre époque: une compétition exemplaire éclipsée par le vacarme numérique, une réussite attaquée par la jalousie, une vérité noyée dans la rumeur. Mais elle montre aussi que, malgré le bruit, malgré les manipulations, malgré les campagnes orchestrées, la réalité finit toujours par s’imposer. Les infrastructures étaient là, l’organisation était là, la vision était là. Et ceux qui ont voulu salir n’ont réussi qu’à révéler leur propre incapacité. Dans un monde saturé de mensonges, la vérité n’est pas seulement un fait. C’est une force morale.

Par Mohamed Métalsi
Le 22/01/2026 à 17h02