Du nouveau sur le Maroc romain

Bernard Lugan.

ChroniqueLes découvertes récentes apportent bien des faits nouveaux à cet état des connaissances. Concentrées autour de Volubilis et du Chellah, elles renouvellent notre compréhension de la réalité de l’occupation romaine, de ses frontières et de ses interactions avec les populations berbères.

Le 10/03/2026 à 12h00

Les dernières découvertes faites ces dernières années permettent de connaître davantage le passé romain du Maroc. Ce n’est pas un bouleversement de l’état des connaissances qui s’est produit, mais une série d’ajustements qui ouvrent de nombreuses perspectives.

Nous savons que ce fut à partir de 112 à 105 av. J-C, à l’occasion de la guerre contre Jugurtha (Yougarithène pour les Berbères), roi de Numidie (Tunisie et région de Constantine), que Rome s’intéressa à la Maurétanie (l’actuel Maroc). Durant cette guerre, Bocchus Ier (…-80 av. J-C) roi de Maurétanie, s’allia à Rome et il conquit l’actuelle Oranie, ce qui lui permit de créer la «grande Maurétanie».

En 34 av. J-C, Octave plaça sur le trône de Maurétanie un prince berbère nommé Juba II. Sous son règne d’une cinquantaine d’années (+- 30 av. J-C -23 ap. J-C), puis sous celui de son fils Ptolémée (23-40 ap. J-C), la Maurétanie connût un essor brillant avec pour capitale Caesarea Mauretaniae (Cherchell), tandis que Volubilis était résidence royale.

Les villes marocaines de cette période ont été fouillées et les témoignages archéologiques permettent de voir que la civilisation maurétanienne y fut brillante. Qu’il s’agisse de Sala, de Lixus, de Volubilis, de Banasa, de Tamuda (près de Tetouan), de Thamusida ou encore de Rirha, toutes ces villes berbères avaient été fondées avant l’occupation romaine.

En 40 ap. J-C, Ptolémée, fils de Juba II fut mis à mort dans l’amphithéâtre de Lyon sur ordre de l’empereur Caligula qui fut assassiné en 41. Claude (41-54) lui succéda, et sous son règne éclata la révolte d’Aedemon. Cette dernière eut de graves conséquences sur l’organisation du royaume maurétanien puisque Tamuda fut détruite en totalité, tandis que Lixus et Volubilis le furent en partie. En revanche, Tingi semble ne pas avoir été affectée.

En 42 ap. J-C, Rome annexa la Maurétanie, puis, en 44 ap. J-C, l’empereur Claude la scinda en deux, créant la Maurétanie césarienne (partie occidentale de l’actuelle Algérie, Algéroise et Oranaise), et la Maurétanie tingitane (Maroc actuel avec Tanger comme chef-lieu). Durant deux siècles, la Maurétanie tingitane fut placée sous administration romaine et dirigée par un procurateur représentant l’empereur dont on ignore s’il résidait à Volubilis ou à Tingi (Tanger).

Certaines cités comme Tingi, Banasa, Zili, (Babba?) et Volubilis avaient les mêmes droits que Rome. Elles possédaient une Curie ainsi qu’un ordre des décurions chargé de les administrer et qui était revêtu des mêmes privilèges que l’ordre sénatorial romain. Il n’y eut pas de colonies de peuplement en Maurétanie Tingitane, hormis quelques installations de vétérans.

L’autorité de Rome s’exerça grâce à une garnison nombreuse composée de cinq ailes de cavalerie et d’une quinzaine de cohortes d’infanterie, soit entre cinq et dix mille hommes répartis en une quinzaine de camps. Celui de Thamusida qui avait une garnison d’un millier d’hommes donna naissance à une ville. Dans la région de Volubilis ont été identifiés ceux de Sidi Moussa bou Fri, d’Aïn Schkour et de Tocolosida. Volubilis qui était au cœur d’une riche région agricole comprise entre l’oued Beht et la chaîne montagneuse du Zerhoun était protégée par un limes régional ancré sur quatre ou cinq points d’appui principaux et sur une quinzaine d’ouvrages secondaires dont les camps d’Ain Schkour et de Tocolosida (Bled Takourart). D’autres camps existaient à Tamusa, à Sala ainsi que dans les régions de Tanger et de Lixus. Au sud de Rabat un talus fortifié de 12 km fut élevé avec des tours de garde à intervalles réguliers, il s’agit du Seguiat el Feraoun.

A l’Ouest, dès la création de la province de la Tingitane, la ligne romaine de défense fut établie sur le cours du Sebou qui constituait une frontière géographique d’autant plus réelle qu’au sud de l’oued, s’étendait une vaste zone marécageuse. Sur la rive gauche du Sebou, Thamusida et la colonie de Iulia Valentia Banasa étaient les verrous du secteur central.

En réalité, Rome n’occupa que des régions de plaines et de collines dans l’hinterland des cités érigées à l’époque des royaumes berbères. Puis, sous Dioclétien (284-305) Rome abandonna l’intérieur de la Tingitane, dont la ville de Volubilis, pour ne plus conserver qu’un triangle dans la partie nord, autour de Tingi, qui fut rattaché administrativement aux Espagnes.

«À Rabat, en 2023, les fouilles faites au Chellah ont permis une découverte totalement inédite, à savoir la mise au jour d’un quartier portuaire romain daté du 1er-2ème siècle de l’ère chrétienne.»

—  Bernard Lugan

Les découvertes récentes apportent bien des faits nouveaux à cet état des connaissances. Concentrées autour de Volubilis et du Chellah, elles renouvellent notre compréhension de la réalité de l’occupation romaine, de ses frontières et de ses interactions avec les populations berbères.

À Volubilis, les campagnes de 2023-2026 faites par la mission maroco-polonaise ont ainsi permis de mettre au jour des tours de guet romaines et un monument funéraire d’inspiration locale, mais attestant de la symbiose entre traditions berbères et pratiques romaines. Elles ont également renouvelé ce que nous savions jusque-là sur l’urbanisme, sur les interactions entre populations berbères et administration impériale. Nous apprenons également que la frontière était plus militarisée qu’on ne le pensait car les tours de guet mises au jour autour de Volubilis montrent que Rome exerçait une surveillance structurée des environs de la ville.

À Rabat, en 2023, les fouilles faites au Chellah ont permis une découverte totalement inédite, à savoir la mise au jour d’un quartier portuaire romain daté du 1er-2ème siècle de l’ère chrétienne. La découverte est d’importance car il s’agit du premier quartier portuaire romain identifié au Maroc, ce qui confirme le rôle du Chellah comme nœud commercial entre Rome, le monde punique et les réseaux atlantico-méditerranéens. Voilà qui renouvelle en profondeur l’état des connaissances dans la mesure où apparaît le rôle économique majeur de la côte atlantique.

De nombreuses zones d’ombre subsistent encore qui ne manqueront pas d’être éclairées par les travaux des dynamiques chercheurs marocains. C’est ainsi que nous ignorons si des contacts terrestres effectifs et suivis existaient entre les deux provinces maurétaniennes, la Tingitane et la Césarienne.

En dépit de nombreuses prospections, il n’a en effet pas été possible, à ce jour, de mettre en évidence, à l’est de Volubilis, la moindre liaison entre la Maurétanie tingitane et la Maurétanie Césarienne. De plus, aucune ruine de la région d’Oujda n’est romaine. Vers l’Est, le premier poste romain était situé à proximité de Lalla Marnia (Maghnia), à l’est de la Moulouya; il s’agit de Numerus Syrorum. Quant aux fouilles faites sur les ruines de Bou Hellou à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Fès, elles n’ont permis de mettre au jour que des constructions récentes et l’absence totale de céramique romaine permet d’écarter toute idée d’occupation durable

Au point de vue religieux, l’idée qui domine actuellement est que seule une petite partie de l’actuel Maroc, à savoir le triangle Tingi-Volubilis-Sala aurait été concerné par la romanisation et par la christianisation. À Tingi, aucune église n’a ainsi été mise au jour. On pourra toujours mettre en avant que la ville ancienne étant sous l’actuelle médina, des fouilles y sont difficiles. Mais tel n’est pas le cas pour Volubilis où, en dépit de nombreuses campagnes de fouilles, la ville n’a pour le moment livré aucune église. Dans toute la Tingitane, seuls deux authentiques lieux de culte chrétiens ont été identifiés, à savoir une petite basilique à Lixus et une église datée de la seconde moitié du 4ème siècle à Asilah, l’ancienne Zili, église qui fut détruite au début du 5ème siècle. Notons également qu’à Ceuta, a été découvert un enclos funéraire abandonné au début du 5ème siècle. Tous ces éléments ne font pas penser à une chrétienté particulièrement florissante. D’ailleurs, dans les récits relatifs aux débuts de la période arabo-musulmane dans l’ancienne tingitane, il n’est que très rarement fait référence ou allusion à l’existence de communautés chrétiennes, et cela contrairement à la partie orientale du Maghreb.

Des recherches devront également être menées sur la période de la fin de la présence romaine sur laquelle nous sommes très mal renseignés, nous bornant à constater que Volubilis fut abandonnée par Rome après 285, sous Dioclétien (284-305) et que Lixus fut incendiée et détruite à cette époque et les usines de salaison délaissées. Quant à Thamusida, l’actuelle Sidi Ali Ben Ahmed, elle fut également incendiée, avant d’être en partie reconstruite, puis définitivement abandonnée au début du 4ème siècle. L’exception est constituée par Sala, seule ville au sud de Tingi à n’avoir pas été évacuée et qui conservait encore au début du 5ème siècle un «tribun de la cohorte de Sala». Quant à l’ilot d’Essaouira (Mogador), il était encore très fréquenté au 4ème siècle comme l’attestent les monnaies et les céramiques qui y ont été mises au jour.

Par Bernard Lugan
Le 10/03/2026 à 12h00