À l’image du Haouz, Doukkala rappelle une évidence: le Sahara n’est pas une périphérie du Maroc, mais l’un de ses centres historiques.
Bien avant les cartes et les débats contemporains, celui-ci constituait déjà une force en mouvement, diffusant hommes et engagements. La plaine de Doukkala et ses rivages atlantiques en gardent les prolongements.
Aujourd’hui réduit à la province d’El-Jadida, le territoire des Doukkala s’étendait encore au XVIᵉ siècle de l’Oued Oum Er-Rbia à l’Oued Tensift et embrassait les territoires des Abda, Ahmar, Rhamna et Sraghna.
Au fil des siècles, ce ne sont pas seulement des hommes qui y ont circulé, venant se mêler aux populations sédentaires masmoudiennes, mais, en réalité, des mondes entiers qui se sont déplacés. Et avec eux, des généalogies, des fidélités, des savoirs et des élans de foi.
Dès l’Antiquité, les auteurs romains évoquaient les Gétules, populations nomades des marges sahariennes, présentes aussi entre l’Oum er-Rebi’ et l’Atlas —comme un écho ancien de ces cheminements.
Dans ce sillage, Pline l’Ancien, évoquant la région de Salé plus au nord, la décrit comme «un désert hostile peuplé d’éléphants et de dangereux Gétules Autololes».
À ces Gétules sont associés les Gzoula (Igouzouln), qui se déployaient initialement depuis les versants de l’Atlas jusqu’aux confins sahariens, en contact avec les routes menant vers le Ghana.
Les traces qu’ils ont laissées —dans les toponymes, des vallées du Souss à Sebt Gzoula, en pays Abda (la fameuse Doukkala rouge), et jusqu’en Espagne comme l’atteste Alcala de Los Gazules— rappellent que ces circulations n’étaient pas de simples passages, mais des installations durables, inscrites à la fois dans la géographie et dans la mémoire.
Ibn Khaldoun relie les Gétules aux grands nomades chameliers Sanhaja, qui, du désert, ont projeté leur influence vers les régions septentrionales dans la mouvance almoravide. La confédération des Doukkala aurait ainsi abrité cinq tribus masmoudiennes et une tribu sahajienne, établie autour d’Azemmour.
Le nom même de Doukkala, initialement Iydoukâln, est généralement rapproché de Tidikelt, oasis saharienne dont le nom signifie «paume de la main», et, par extension, plaine ou terre plate— une résonance qui prolonge, jusque dans la toponymie, les échos du monde saharien.
Bref, avec le mouvement fondateur almoravide, le Sahara ne se contente plus d’irriguer: il structure. Il devient un centre d’impulsion politique, religieuse et militaire, reliant, dans un même horizon, les espaces sahariens à l’ensemble du territoire.
Plus tard, lorsque les côtes de Doukkala furent menacées par les Portugais, ces mêmes hommes se levèrent. Non pas comme des étrangers venus du sud, mais comme les composantes d’un même corps, engagées dans une lutte commune.
À Azemmour, à Mazagan, dans les plaines comme sur les rivages, leurs trajectoires croisèrent celles des confréries, des notables, des populations locales ou venues d’ailleurs, unis par une même exigence: défendre une terre perçue comme indivisible.
La longue confrontation avec les Portugais —de la prise d’Azemmour en 1513 à l’évacuation de Mazagan en 1769— ne fut pas seulement un épisode local. Elle a fait converger des tribus et des volontaires, transformant Doukkala en un front national. Chaque zaouïa, dans la mouvance jazoulienne, chaque tribu enracinée dans cette plaine a rappelé, par ses sacrifices, que la défense du territoire dépassait les ancrages régionaux pour constituer une cause collective.
Des figures comme Sidi Abd-Allah Sassi Bousbaï incarnent cette jonction entre le désert et les plaines septentrionales, entre la piété ascétique et l’engagement militaire. Mystique et moujahid, il s’imposa comme une figure de la résistance. Les chroniques anciennes rapportent qu’il fut emprisonné dans les geôles d’Azemmour et ne recouvra la liberté, avec d’autres combattants, qu’au prix d’une rançon de 2200 ducats, payée par le sultan saâdien Ahmed Laâraj au capitaine-major de la forteresse, Luis de Lourero.
Sa lignée, les Oulad Bousbaâ, partie intégrante du vaste mouvement des tribus méridionales, a laissé son empreinte des confins sahariens jusqu’à Doukkala, le Haouz, et au-delà, illustrant le déplacement incessant des forces vives du Sahara vers le nord du pays.
Il en va de même pour la branche des Azzouzi, dont sont issus les cavaliers Azzouz ben Rahhal et son frère Abd-Rahmane Moul-Bergui, «l’Homme au cheval bai», tombés au combat, puis inhumés côte à côte près des rivages atlantiques.
D’autres branches prolongent cette mémoire combattante. Ainsi, les Abidate, dont la figure fondatrice, Abid ben Aâmara, surnommé Moul el-himer, «l’Homme à l’alezan», prit part à la guerre sainte contre les Portugais avant d’être inhumé à Mouissat, où ses descendants et affiliés forment le groupement des Oulad Aâmara.
Dans le même élan, les Mdadha, autre branche de Bousbaâ issue du Sahara, s’installèrent à Abda au XVIᵉ siècle, y fondant des zaouïas où se conjuguaient savoir et engagement.
Les Ghnimiyine, pour conclure ce tableau non exhaustif, font remonter leur ancêtre à la Séguia al-Hamra. Ils se fixèrent d’abord à Abda avant de rayonner vers la Chaouia. Leur descendant le plus célèbre, Sidi Taher el-Ghenimi, dit Sidi Loughlimi, participa au combat visant à la libération d’El-Brija, prolongeant cette continuité de lutte et d’ancrage.
La liste est longue.
Elle rappelle que ces lignages ne sont pas de simples noms mais des vecteurs d’implantation, qui expliquent les installations humaines, structurent la toponymie, fondent les lieux de mémoire —zaouïas et sanctuaires— encore inscrits dans le paysage.
Elle rappelle aussi que ce territoire ne s’est pas constitué en un jour, ni par juxtaposition de fragments, mais par une sédimentation lente d’hommes, de croyances et d’engagements.
Du Gharb au Haouz, jusqu’à cette façade océanique centrale, les traces laissées par les tribus sahariennes dessinent moins des frontières qu’une dynamique continue —une mémoire partagée, étendue, qui traverse les paysages comme les siècles.
Comprendre cette histoire, c’est refuser les lectures fragmentées. C’est reconnaître que le Maroc ne s’est jamais construit par juxtaposition de régions, mais comme un continuum vivant, où le Sahara irrigue le centre autant qu’il le prolonge.




