«Une Union autonome, ouverte sur le monde»: le fil conducteur affiché par le semestre chypriote bute d’abord sur une réalité politique et territoriale. Membre de l’Union européenne depuis le 1er mai 2004, majoritairement peuplée de Grecs, Chypre demeure un pays coupé en deux. Depuis l’intervention militaire turque de 1974, le gouvernement de la République de Chypre n’exerce sa souveraineté que sur environ 60% du territoire de l’île. Au Nord, la proclamation en 1983 de la «République turque de Chypre du Nord», reconnue uniquement par Ankara, a figé la partition du pays et structuré durablement sa diplomatie. Plus que celle de l’Union elle-même!
En effet, cette occupation n’a pas empêché la Turquie d’obtenir le statut de pays candidat en 1999, puis l’ouverture de négociations d’adhésion en 2005– alors même que Chypre était devenue membre de l’UE. Aujourd’hui, le processus d’adhésion est gelé, officiellement pour des raisons internes: recul démocratique, droits fondamentaux, indépendance de la justice… même si le Parlement Européen rappelle régulièrement qu’aucune relance crédible du processus d’adhésion n’est envisageable sans progrès substantiels sur Chypre. Nicosie évoque l’idée d’inviter le président turc au Conseil informel du printemps. La présidence de l’Union peut-elle servir de levier diplomatique pour le dialogue politique UE-Turquie? Et relancer les perspectives d’unification entre chypriotes grecs et turcs?
Quant à l’«ouverture sur le monde» revendiquée par Nicosie, elle s’inscrit d’abord, pour Chypre, dans une projection méditerranéenne. Pour les Européens, l’île est la pointe avancée du continent face au Moyen-Orient et à la Méditerranée orientale, et l’une des lignes de contact avec les Balkans. Autant d’espaces de cristallisation des grands dossiers européens: élargissement de l’UE, gestion des flux migratoires et sécurisation des routes de la Méditerranée orientale, et entrée en application– en juin 2026– du pacte sur la migration et l’asile: procédure de filtrage aux frontières externes, procédures d’asile harmonisées, mécanisme de solidarité entre États membres.
«Historiquement, la diplomatie chypriote regarde vers le Levant et Athènes, beaucoup moins vers Rabat, Tunis ou Alger, ne créant ni réseau diplomatique, ni échanges économiques véritablement structurés»
— Florence Kuntz
Ici encore, le sujet des frontières prend une dimension éminemment nationale: «Nous avons eu l’occasion d’évoquer avec la présidente de la Commission la préparation de la République de Chypre à une adhésion pleine et entière à l’espace Schengen», déclarait le 15 janvier le président Nikos Christodoulides. Parce que, plus de vingt ans après son entrée dans l’Union, le petit État cherche toujours à intégrer le cœur du dispositif européen de contrôle des frontières.
Mais le semestre chypriote coïncide aussi avec une autre échéance: la publication du plan détaillé d’action du Pacte pour la Méditerranée, après son lancement politique en novembre dernier. Prolongeant le Pacte Migration-Asile, ce cadre devrait permettre de traduire en projets concrets la coopération avec les pays de transit et la lutte contre les réseaux. Mais pour Nicosie, le Pacte devrait aussi servir à européaniser d’autres priorités nationales. Et d’abord les projets énergétiques de l’île, qu’il s’agisse d’électricité– sur l’axe Israël-Chypre-Grèce avec le Great Sea Interconnector– ou de projets gaziers, alors que l’UE poursuit sa diversification énergétique «post-Russie». Chypre profitera-t-elle également de ce momentum pour ouvrir ou approfondir des relations bilatérales avec les pays du Sud de la Méditerranée, notamment là où elle est historiquement peu présente, au premier chef au Maghreb?
Historiquement, la diplomatie chypriote regarde vers le Levant et Athènes, beaucoup moins vers Rabat, Tunis ou Alger, ne créant ni réseau diplomatique, ni échanges économiques véritablement structurés. Le Pacte pourrait changer la donne. En proposant un agenda partagé– énergie, migration, sécurité maritime, investissements… et en offrant l’accès à des instruments financiers européens, il ouvre un espace où le Maroc s’impose comme partenaire stratégique.





