Textile: le repositionnement face aux mutations mondiales

Une usine de confection à Tanger.

Revue de pressePorté par le regain du nearshoring mais freiné par des fragilités structurelles, le textile marocain se trouve à un tournant décisif. Entre montée en gamme, transition écologique et pression concurrentielle accrue, Annas Ansari, président de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement, appelle à transformer une opportunité conjoncturelle en stratégie industrielle durable. Cet article est une revue de presse tirée du magazine Challenge.

Le 25/03/2026 à 18h42

À la faveur des bouleversements des chaînes d’approvisionnement mondiales, l’industrie textile marocaine tente de redéfinir sa place dans un environnement de plus en plus concurrentiel. Entre regain d’intérêt des donneurs d’ordre européens, pression réglementaire accrue et défis structurels persistants, le secteur se trouve à un moment charnière. Dans un entretien avec le magazine hebdomadaire Challenge, Annas Ansari, président de l’Association marocaine des industries du textile et de l’habillement, dresse un constat lucide des transformations en cours et appelle à un repositionnement stratégique en profondeur.

La crise logistique mondiale a incontestablement replacé le Maroc dans le radar des industriels européens en quête de fournisseurs de proximité. Le Royaume a su tirer parti de certains de ses atouts historiques, notamment sa proximité géographique, sa réactivité et son expérience dans la fast fashion. «Le Maroc a effectivement bénéficié d’un regain d’intérêt lié au nearshoring depuis la crise logistique mondiale, mais il faut être lucide, nous n’avons capté qu’une partie limitée de cette opportunité», souligne Ansari. Plusieurs donneurs d’ordre ont ainsi relocalisé une partie de leurs volumes pour sécuriser leurs approvisionnements, mais sans basculement structurel.

Cette dynamique reste fragile et concentrée sur des segments spécifiques comme les réassorts rapides et les petites séries. Le dirigeant met en garde contre une lecture trop optimiste de la situation: «nous avons profité d’un effet conjoncturel, mais pas encore construit un avantage compétitif durable». En cause, des handicaps bien identifiés, notamment la dépendance aux matières premières importées, la hausse des coûts de production et le manque d’intégration en amont. Face à des concurrents comme la Turquie ou certains pays d’Europe de l’Est, mieux structurés industriellement, le Maroc peine encore à transformer l’essai.

Au-delà du nearshoring, la question du modèle de développement du secteur reste centrale, a-t-on pu lire dans Challenge. Longtemps dominé par la sous-traitance, le textile marocain amorce une mutation progressive vers des activités à plus forte valeur ajoutée. Pour autant, Ansari rejette l’idée d’un basculement rapide vers un modèle fondé sur des marques locales. «Le passage de la sous-traitance à un modèle basé massivement sur des marques marocaines n’est ni réaliste à court terme, ni souhaitable pour l’ensemble de l’écosystème», affirme-t-il. Il insiste plutôt sur la nécessité de faire évoluer la sous-traitance vers une forme enrichie intégrant design, développement produit et co-conception.

Certaines entreprises ont déjà engagé cette transformation, élargissant leur rôle au-delà de la simple exécution. «Une partie des entreprises marocaines ne se contente plus d’exécuter, elles intègrent le design, le développement produit, le sourcing matières», explique Ansari, estimant que c’est à ce niveau que se joue la montée en gamme. La création de marques, en revanche, reste marginale en raison des investissements lourds qu’elle implique, notamment en marketing et en distribution. Parallèlement, la transition écologique s’impose comme un défi incontournable. Le durcissement des normes européennes en matière de traçabilité, de recyclage et d’empreinte carbone oblige les industriels à s’adapter rapidement. Si certains acteurs ont déjà engagé des investissements dans l’optimisation des consommations et les énergies renouvelables, l’ensemble du tissu reste inégalement impacté. «Le niveau de préparation reste hétérogène», reconnaît Ansari, pointant les difficultés financières, le manque de lisibilité des annulations et l’insuffisance des infrastructures locales.

Cette transition comporte toutefois une dimension stratégique. «Cette transition est aussi une opportunité stratégique pour le Maroc», estime-t-il, à condition d’accompagner les entreprises, en particulier les PME, et d’accélérer les investissements structurants. Le risque, à défaut, serait de voir se creuser un fossé entre une minorité d’acteurs compétitifs et une majorité fragilisée.

Dans un contexte de concurrence exacerbée, le positionnement du Maroc doit être repensé. Face à l’Asie sur les coûts et à la Turquie sur l’intégration industrielle, Ansari plaide pour une stratégie différenciée. «Le Maroc ne peut pas se positionner frontalement ni face à l’Asie sur les coûts, ni face à la Turquie sur l’intégration industrielle», tranche-t-il. Le Royaume doit capitaliser sur ses atouts spécifiques, notamment sa capacité à répondre rapidement à des productions à cycle court.

L’objectif est de devenir un partenaire de référence pour les marchés européens, a-t-on encore pu lire. «La stratégie du Maroc doit être celle d’un best nearshore partner pour l’Europe, rapide, fiable, agile, et progressivement plus intégré et durable», résume Ansari. Cette ambition passe néanmoins par des réformes plus larges touchant à l’environnement des affaires, incluant le coût de l’énergie, la logistique, la fiscalité et la formation.

Enfin, le marché africain, souvent présenté comme un relais de croissance, demeure à ce stade une perspective plus qu’une réalité. Malgré les opportunités offertes par la ZLECAf, les obstacles restent nombreux. «Aujourd’hui, ce n’est pas encore un marché structurant pour le textile marocain», observe Annas Ansari, évoquant notamment la faiblesse du pouvoir d’achat, la concurrence asiatique et les limites logistiques. Des opportunités existent toutefois sur des segments spécifiques ou dans une logique de partenariats industriels. Mais là encore, la prudence s’impose. «L’Afrique est une option stratégique, mais pas une solution immédiate, c’est un chantier à construire, pas une opportunité déjà captée», conclut-il.

Par La Rédaction
Le 25/03/2026 à 18h42