Alors que des professionnels de l’activité aurifère ont décidé d’agir, pour protéger leur métier contre des intrus, en se constituant partie civile contre toute personne prise en flagrant délit de contrebande d’or ou de blanchiment d’argent, de nouvelles informations révèlent l’ampleur de ce phénomène. Une part importante de l’or circulant illégalement au Maroc proviendrait désormais de zones de conflits armés, dont le Soudan, indique le quotidien Assabah de ce lundi 23 février.
L’initiative de ces professionnels intervient dans le contexte d’une recrudescence remarquée de la contrebande et de la commercialisation d’or au Maroc, à des prix parfois largement supérieurs à ceux pratiqués sur les marchés internationaux. Selon des professionnels de la chaîne de valeur aurifère, près de 90% de l’or brut présent au Maroc y aurait été introduit par des voies illégales, en provenance d’Europe et d’Asie. À ces circuits déjà bien établis, se seraient ajoutées ces dernières années certaines régions en guerre, devenues des sources majeures d’approvisionnement pour des réseaux criminels internationaux qui détiendraient un rôle d’intermédiaires entre des groupes armés et des contrebandiers opérant dans plusieurs pays, dont des Marocains.
Les soupçons se sont portés, un temps, sur la Libye. Le pays disposait d’importantes réserves de ce métal précieux, proposées à des prix compétitifs. Mais la chute du régime libyen a profondément bouleversé ces circuits. Les liaisons terrestres, maritimes et aériennes entre le Maroc et la Libye se sont interrompues, mettant un coup d’arrêt à un flux autrefois significatif d’or libyen vers le marché marocain. Parallèlement, l’or du Mali a longtemps connu un fort engouement, dans un contexte marqué par l’exploitation anarchique de certaines mines, avant leur attribution à des sociétés étrangères et l’entrée dans une phase d’exploitation plus réglementée.
Aujourd’hui, selon des sources citées par Assabah, le Soudan serait devenu la principale zone en conflit d’où proviendrait l’or clandestinement introduit ces dernières années au Maroc. Ce pays est en effet plongé dans une guerre civile opposant l’armée soudanaise à des milices armés. D’après ces mêmes sources, plusieurs mines aurifères soudanaises seraient passées sous le contrôle de ces miliciens, qui écouleraient de manière totalement informelle le produit de leurs extractions, pour financer leurs opérations militaires et l’achat de nouvelles armes.
L’acheminement de tout cet or vers l’Afrique du Nord relèverait d’une logistique complexe. En raison de la grande distance entre l’est et l’ouest du continent, et de l’absence de corridors terrestres sécurisés, des caravanes et des tribus nomades seraient mobilisées pour transporter le précieux métal à travers des zones arides et désertiques jusqu’à ses destinations finales, dont le Maroc. Les tentatives de contrebande via des camions de transport international auraient, quant à elles, démontré leurs limites devant la vigilance accrue des services douaniers et des forces de sécurité postés aux postes-frontières.
À cette situation préoccupante pour leur activité, la réaction des professionnels se veut ferme. Selon Assabah, Youssef El Baz, président de la Fédération générale des fabricants de bijoux et de joaillerie au Maroc, affirme que la décision de se constituer partie civile vise à endiguer un phénomène qui a pris de l’ampleur, car selon ce professionnel, la prolifération d’or de contrebande entraîne des prix injustifiés et fragilise l’activité de nombreux artisans, alors que certaines entreprises se retrouvent menacées de faillite. Youssef El Baz critique aussi le mécanisme actuel des transactions, prévu par la législation douanière.
S’ils sont pris en flagrant délit, les contrevenants peuvent en effet, aujourd’hui encore, conclure un accord avec l’administration des douanes: s’acquitter d’une amende et récupérer les quantités qui leur auront été saisies. Ce dispositif est, de l’avis des professionnels, insuffisamment dissuasif, et encourage la récidive, les marchandises récupérées étant souvent réinjectées sur le marché, aux prix qui ont été préalablement fixés par les contrebandiers eux-mêmes.
La Fédération générale des fabricants de bijoux et de joaillerie au Maroc a donc décidé d’engager une première action concrète, en se constituant partie civile dans une affaire impliquant un individu poursuivi pour avoir importé 40 kilogrammes d’or de contrebande. Un avocat est mandaté pour représenter les intérêts de cette profession. Cette démarche, présentée comme «un signal fort», devrait être étendue à d’autres dossiers en cours de règlement dans les tribunaux, dans le but de «moraliser le secteur» et de «rétablir des règles de concurrence équitables» dans cette activité, actuellement sous tension.








