Au Maroc, plus de 130.000 sociétés sont officiellement inscrites dans les registres fiscaux sans avoir donné le moindre signe de vie. Selon la nomenclature de l’administration, ces entreprises, qualifiées d’«inactives» ou de «dormantes», n’ont déposé aucune déclaration fiscale ni réglé le moindre impôt au cours des trois dernières années. «Cette proportion, qui représente près d’un tiers des quelque 400.000 sociétés immatriculées dans le pays, révèle un phénomène bien plus complexe que ne le laisse entendre la simple statistique», indique le quotidien Les Inspirations Eco du 10 mars 2026.
Derrière ce chiffre se cache une réalité économique et sociale préoccupante: «la mort subite» des entreprises. Les cas spectaculaires de disparition de distributeurs d’électroménager ou de petites et moyennes entreprises spécialisées dans l’informatique et l’électronique, survenus il y a quelques années, avaient déjà marqué les esprits. Les fournisseurs laissés sur le carreau, les créanciers désemparés et les employés sans perspective témoignaient d’une cessation brutale d’activité souvent inexpliquée. Mais ces épisodes, aussi médiatisés fussent-ils, ne sont que la partie visible d’un phénomène plus vaste.
«Une partie de cette masse d’entreprises inactives est alimentée par des montages sophistiqués orchestrés par des intermédiaires fiscaux», explique Les Inspirations Eco. Leur rôle consiste à guider des clients soucieux de réduire leur charge fiscale, parfois en franchissant la ligne de la légalité. Parmi les mécanismes les plus répandus figurent les «faux déficitaires», sociétés affichant des pertes continues depuis plusieurs années ou un résultat imposable à peine supérieur à la cotisation minimale. Ces résultats ne reflètent que rarement la réalité économique et doivent leur existence à l’ingéniosité de cabinets spécialisés.
Autre pratique courante: la création de sociétés-écrans. Ces structures n’ont d’autre objectif que de masquer l’identité des véritables propriétaires et de servir de véhicule à des transactions parfois douteuses. Elles permettent notamment de mélanger des fonds d’origine incertaine avec des opérations légitimes, brouillant ainsi les pistes et compliquant le travail des autorités.
«Le montage le plus redoutable reste la société phénix, qui a alimenté pendant des années les créances fiscales impayées, s’élevant à plusieurs milliards de dirhams», note le magazine. La technique est simple. Les actifs d’une entreprise en difficulté sont transférés à une nouvelle société, souvent contrôlée par les mêmes dirigeants. L’entreprise initiale est ensuite liquidée, laissant derrière elle dettes et créanciers abandonnés, y compris l’État en tant que créancier prioritaire. La nouvelle société, elle, reprend ses activités avec des actifs «assainis», prête à redémarrer un cycle économique. La fraude survient lorsque ce transfert se fait à une valeur inférieure à celle du marché, réduisant artificiellement les ressources disponibles pour les créanciers.
Face à ces pratiques, les autorités ont engagé une série de réformes visant à combler ces «zones grises». Le cadre légal cherche désormais à renforcer la transparence et la coopération entre organismes nationaux, en particulier dans les zones franches, souvent impliquées dans des montages internationaux douteux. Les intermédiaires fiscaux, longtemps perçus comme des conseillers neutres, sont désormais considérés comme des «personnes vulnérables». Leur responsabilité pénale peut être engagée dès lors que leur implication dans des montages frauduleux est avérée. Dissimulation de revenus, falsification de documents ou conseils pour échapper aux obligations fiscales ne sont plus tolérés et sont désormais au cœur de la surveillance des administrations marocaines.
Cette vigilance accrue traduit une volonté de réduire l’espace de manœuvre des pratiques frauduleuses, de protéger les créanciers et de restaurer la confiance dans le système économique. Pour de nombreuses entreprises, il s’agit d’un avertissement. Derrière l’apparente inactivité se cache souvent un mécanisme complexe capable de bouleverser l’équilibre économique et financier du pays.








