Tribune. Jamal Souissi, de Tanger à Louxor: le long chemin d’un cinéaste

Affiche de l'hommage à Jamal Souissi au Festival de Louxor.

Affiche de l'hommage à Jamal Souissi au Festival de Louxor.

TribuneÀ l’occasion de l’hommage que lui rend le Festival du film africain de Louxor le 29 mars 2026, ce portrait revient sur le cheminement de Jamal Souissi. Cinéaste, producteur et observateur de la vie culturelle marocaine, il a construit un parcours cohérent où se croisent les réflexions sur l’identité, la condition des femmes et l’ouverture de la culture nationale vers d’autres horizons.

Le 29/03/2026 à 08h30

«L’acte de création est un acte de résistance. [...] Une œuvre d’art n’est pas ce qui sert à communiquer, mais elle a un rapport essentiel avec l’acte de résistance» - Gilles Deleuze, «Qu’est-ce que l’acte de création?», Deux régimes de fous: Textes et entretiens 1975-1995, Éditions de Minuit, 2003.

Il y a des villes qui forment les hommes avant même que ceux-ci n’aient choisi leur voie. Tanger est de celles-là. Ville-frontière, ville-passage, espace de confluence où l’Europe et l’Afrique se regardent par-dessus le Détroit, elle n’a jamais cessé d’être un laboratoire de la pluralité. C’est dans cette matrice singulière que naît Jamal Souissi en 1956, et c’est elle qui lui transmet dès l’enfance ce rapport au monde fait de curiosité pour l’autre, de sensibilité aux langues et aux cultures qui se croisent, se heurtent, et finissent toujours par engendrer quelque chose de neuf.

Cette empreinte tangéroise n’est pas qu’un détail biographique. Elle irrigue en profondeur une filmographie où la question de la rencontre (entre les cultures, les générations, les rives) constitue le motif central. Tanger sera d’ailleurs le décor de son œuvre la plus aboutie, «Morjana», où la ville du Détroit devient à la fois espace de beauté et d’injustice, miroir d’un Maroc en tension permanente entre ses héritages et ses ambitions.

Affiche de "Morjana", un film de Jamal Souissi.

De cette ville cosmopolite, le jeune Souissi gardera un double héritage: l’amour des récits et la conviction que la culture est le seul espace où les frontières deviennent poreuses. C’est cet héritage qu’il porte à Paris, lorsqu’il s’inscrit à l’Université de la Sorbonne Nouvelle - Paris III pour y suivre une double formation en Littérature générale et comparée, puis à l’Institut d’études et de recherches théâtrales et cinématographiques. Cette combinaison n’est pas anodine: elle inscrit d’emblée le futur cinéaste dans une tradition où l’image ne se pense pas séparément du texte, où le film est une écriture, où le regard sur le monde procède d’une formation humaniste au sens le plus rigoureux du terme.

L’Institut de Paris III, haut lieu de la théorie cinématographique francophone, est le creuset des cinéastes-intellectuels qui pensent autant qu’ils filment. Souissi en sort avec une conviction qu’il ne démentira jamais: la littérature comparée et le cinéma sont deux modalités d’un même questionnement sur le monde. La fréquentation des grands textes de la narratologie, la confrontation aux traditions littéraires mondiales, le côtoiement des œuvres fondatrices de la pensée cinématographique - tout cela constitue un socle qui distingue fondamentalement Souissi d’un simple technicien de l’image, pour en faire un auteur au sens plein du terme.

Avant de signer ses propres films, Jamal Souissi accomplit quelque chose de proprement stratégique pour le cinéma marocain: il est parmi les premiers à transformer le pays en destination cinématographique internationale de premier rang. Fondateur de Tangerine Cinéma Services et directeur de production ou producteur exécutif d’une liste de films qui fait rêver bien des professionnels, il œuvre à une forme de diplomatie culturelle par l’image dont les effets sont encore perceptibles aujourd’hui.

La liste de ses collaborations suffit à mesurer l’étendue de l’ambition: «La Bataille des Trois Rois» de Souheil Ben Barka, «Loin» d’André Téchiné, «The Government Inspector» de Peter Kosminsky, «Une Minute de Soleil en Moins» de Nabil Ayouch. À ces titres s’ajoute «The Grid», minisérie en six épisodes réalisée par Mikael Salomon, cinéaste danois, ancien directeur de la photographie oscarisé, et coproduite par TNT, Fox et la BBC. Diffusée en 2004, cette série au sujet brûlant retrace la traque d’un réseau terroriste islamiste dans le sillage du 11 septembre, avec Ben Laden et Al-Qaïda en toile de fond. Que le Maroc en soit le décor principal, sous la direction de production de Souissi, n’est pas sans signification: c’est un acte à la fois industriel et politiquement chargé, dans un monde encore sous le choc des attentats. Et surtout, «Black Hawk Down» de Ridley Scott, produit par Jerry Bruckheimer - l’un des tournages les plus logistiquement complexes de l’histoire récente du cinéma, réalisé au Maroc durant plusieurs mois. Adapté du livre de Mark Bowden sur la débâcle américaine en Somalie en 1993, le film reconstitue au sol marocain la violence et le chaos d’une opération militaire tournée en catastrophe, avec une quinzaine d’hélicoptères, des dizaines de blindés et une reconstitution minutieuse du centre-ville de Mogadiscio dans les rues de Salé. Ce tournage-fleuve vaudra deux Oscars au film de Scott. Il est pour une grande part rendu possible par le travail de direction de production de Souissi - qui s’inscrit ainsi, dès le début des années 2000, parmi les pionniers de l’accueil des grandes productions internationales au Maroc.

Ce n’est pas là une simple prouesse logistique. Chaque grand tournage étranger accueilli au Maroc est une école accélérée pour les techniciens marocains, un transfert de compétences, une élévation du niveau général de l’industrie. En acceptant de servir les visions des plus grands réalisateurs mondiaux, Souissi ne joue pas un rôle subalterne: il pose les fondations d’un cinéma marocain capable, demain, de s’adresser au monde sur un pied d’égalité.

Cette conviction le mènera également vers la coproduction et le jeu d’acteur. En 2008, sa société Tangerine Cinéma Services s’associe à la production espagnole du film «Un Novio para Yasmina», réalisé par Irene Cardona - une comédie dramatique tournée entièrement en Espagne, avec un grand nombre d’acteurs marocains au générique, parmi lesquels Souissi lui-même, qui endosse pour l’occasion un rôle à l’écran. Le film, fable estivale sur les mariages arrangés et le regard croisé hispano-marocain, remporte trois prix au Festival de Málaga, dont le Prix du Public et le Biznaga d’argent du meilleur film. Le Prix Hercules du meilleur producteur étranger en Espagne viendra couronner l’ensemble de cette trajectoire ibérique - reconnaissance rare dans un pays dont l’industrie cinématographique est l’une des plus solides d’Europe.

Président de la Chambre marocaine des producteurs de films, Souissi assume ainsi une double responsabilité: celle de l’artiste et celle du bâtisseur. Il est de ces hommes rares qui comprennent que la création ne se soutient que par des structures, et qui acceptent de travailler autant à l’infrastructure qu’à l’œuvre.

Si l’on cherche le fil rouge qui traverse toute la filmographie de Souissi réalisateur - des courts métrages de ses débuts, contraints par l’étroitesse des moyens de production disponibles au Maroc, jusqu’à «Si Fès m’était contée» (1992) et au «Bateau en papier» (2005) - il est là, clair et constant: la femme comme figure centrale, comme principe organisateur du récit, comme mesure de l’état d’une société. Ce n’est pas une posture militante de surface, mais une conviction intime que le cinéaste a lui-même formulée sans ambiguïté: «J’ai toujours, dans mes films, accordé beaucoup d’importance à la femme. Estimant que c’est le pilier de la société à tous les niveaux».

Cette conviction atteint sa pleine expression dans «Morjana» (2023), son premier long métrage de fiction - une œuvre mûrie pendant cinq années de travail acharné, que Souissi qualifie lui-même de film «avant-gardiste» et d’«exercice esthétique très réussi sur le plan de l’image». L’héroïne, interprétée avec une intensité remarquable par Hanaa Bouab, est une artiste lyrique d’origine marocaine qui revient au pays après avoir triomphé dans le rôle-titre de l’opéra «Médée» en Europe. Elle décide de relever un défi vertigineux: monter Carmen de Bizet à Tanger, dans un pays sans tradition de l’art lyrique. Ce choix dramaturgique est en lui-même un geste intellectuel fort: introduire l’opéra au Maroc, c’est mettre en scène la rencontre de deux patrimoines, deux cultures, deux visions de la liberté féminine. La femme qui chante n’est pas seulement un personnage. Elle est une thèse sur le rôle de la culture dans l’émancipation.

Autour d’elle, le film tisse une cartographie sociale d’une précision redoutable. Les obstacles s’accumulent avec une cruauté réaliste: un incendie ravage la salle de spectacle le jour même de la première; la mort de son amoureux la plonge dans un deuil qui menace de tout emporter; le regard pesant de la société sur sa situation de mère célibataire - son fils Ghali, fruit de cet amour - n’offre aucun répit. La bande originale, composée par Kamal Kamal, mêle mélodies classiques et modernes pour accompagner cette traversée. Souissi filme tout cela sans manichéisme, avec la nuance d’un auteur qui comprend les tensions qu’il représente plutôt que de les condamner depuis un tribunal moral. C’est précisément cette rigueur formelle et cette profondeur humaine qui convainquent le jury de la 37e édition du Festival du cinéma méditerranéen d’Alexandrie de décerner au film le Grand Prix du meilleur film arabe, en 2021.

Mais Jamal Souissi n’est pas seulement homme d’images. Son livre, «Le Théâtre au Maroc sous le Protectorat», publié en 2015 aux éditions de l’Association marocaine pour les études médias et films documentaires à Tanger, révèle une autre dimension de l’homme: celle de l’intellectuel soucieux de transmission, de l’archiviste qui sait que créer sans préserver équivaut à bâtir sur du sable. Le choix du théâtre n’est pas anodin pour un cinéaste. C’est le lieu originel du récit collectif, l’espace où une société se raconte à elle-même. S’intéresser à l’histoire du théâtre marocain sous le Protectorat, c’est s’intéresser aux formes que la société marocaine a données à son imaginaire collectif dans l’une des périodes les plus décisives de son histoire moderne. Cette démarche ancre le travail de Souissi dans une continuité historique rare: il n’est pas seulement un faiseur d’images contemporaines, il est le maillon conscient d’une longue chaîne de transmission culturelle.

Pour comprendre pleinement sa place dans le cinéma marocain, il faut le situer dans la séquence longue de cette cinématographie. Né officiellement en 1958, le cinéma marocain a connu ses premières grandes œuvres dans les années 1970. La génération de Souissi arrive dans les années 1990, dans un moment paradoxal: le cinéma marocain est adulte, reconnu, mais fragilisé par le manque de structures industrielles solides. C’est précisément là que sa double casquette (producteur bâtisseur et réalisateur auteur) prend tout son sens et distingue sa trajectoire de celle de ses contemporains.

L’hommage du Festival de Louxor - qui choisit de le célébrer en tant que cinéaste arabo-africain ayant apporté au cinéma arabe, africain et international une approche singulière du traitement des récits, une vision moderne de la société marocaine et une technique remarquable de l’image et du son - ne célèbre pas seulement un palmarès. Il consacre une manière d’être dans le cinéma: rigoureuse, patiente, engagée, portée par la conviction profonde que la culture est un bien commun et que le Maroc a, dans ce domaine comme dans d’autres, quelque chose d’essentiel à dire au monde.

Que ce soit l’Égypte - foyer historique majeur de toutes les cinématographies arabes, pays dont le cinéma a irrigué pendant un siècle l’imaginaire de tout le monde arabe - qui choisisse de rendre cet hommage à un cinéaste marocain, n’est pas un geste anodin. C’est une reconnaissance symbolique d’une portée considérable. Et Jamal Souissi, de Tanger à Louxor, en aura été l’un des artisans les plus discrets et les plus déterminés.

Par Mohamed Métalsi
Le 29/03/2026 à 08h30