Dans les ruelles étroites de la médina de Fès, habituellement animées par le cliquetis des outils et les discussions animées entre vendeurs et clients, le silence s’installe. Derrière les vitrines soigneusement éclairées, bracelets, colliers et bagues brillent encore, mais les acheteurs, eux, se font rares. La hausse vertigineuse du prix de l’or a profondément modifié les habitudes et fragilisé un métier transmis de génération en génération.
Cette situation locale s’inscrit dans un contexte mondial tendu. Sur les marchés internationaux, le métal jaune a franchi un seuil historique inédit, dépassant pour la première fois les 4.957 dollars l’once. Un envol qui reflète la perte de confiance dans l’économie mondiale, alimentée par les tensions géopolitiques, l’instabilité financière et la crainte persistante de l’inflation, poussant investisseurs et institutions à se réfugier massivement vers l’or.
À Fès, cette flambée mondiale se traduit par une crise bien concrète. «Le secteur de la bijouterie vit aujourd’hui une crise étouffante. Le principal problème reste la chute du pouvoir d’achat des familles marocaines, qui ne peuvent plus se permettre d’acheter de l’or», déclare Khalid Krami Senhaji, président de l’Association professionnelle des commerçants et artisans bijoutiers de Fès.
Selon lui, la priorité des ménages a radicalement changé. «Plus de 95% des familles peinent à couvrir leurs dépenses mensuelles essentielles comme la nourriture, la scolarité ou les soins médicaux», déclare-t-il. «Avec un gramme d’or à près de 1.300 dirhams, ce produit est devenu inaccessible pour une grande partie de la population», confirme-t-il.
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Dans les quartiers commerçants de la médina, cette réalité se lit à ciel ouvert. Les artisans attendent, parfois des heures, sans voir les clients habituels franchir le seuil de leurs boutiques. «Les marchés traditionnels sont en net recul, et les rues autrefois bondées sont aujourd’hui presque désertes», ajoute le président de l’association.
Au-delà du contexte international, les professionnels dénoncent également des dysfonctionnements internes. «Il existe une spéculation claire sur le marché national. Quelques opérateurs, principalement basés à Casablanca, contrôlent l’accès à la matière première et imposent leurs prix», affirme Khalid Krami Senhaji. «Cette situation crée des marges excessives par gramme et pénalise toute la chaîne, de l’artisan au consommateur final», explique-t-il.
«Nous demandons aux services des douanes et de la fiscalité de renforcer les contrôles. La mise en place de plateformes organisées pour l’achat de l’or brut à des prix alignés sur la réalité du marché international permettrait de protéger le secteur», propose-t-il. «Aujourd’hui, l’écart entre le prix mondial et le prix local atteint parfois près de 100 dirhams par gramme», précise-t-il.
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Les perspectives, elles, restent préoccupantes. «Les experts internationaux évoquent une poursuite de la hausse. Si la tendance se maintient, le gramme pourrait atteindre 2.000 dirhams dans les prochains mois», avertit le responsable associatif. «L’achat massif d’or par les États et les banques centrales comme valeur refuge explique en grande partie cette flambée», conclut-il.
À son tour, Kamal Samouh, bijoutier de longue date, observe la situation avec inquiétude mais lucidité. «Le marché de l’or de Fès reste l’un des plus réputés du pays grâce à ses artisans traditionnels. Contrairement à d’autres villes, où la production est largement mécanisée, ici le travail se fait encore à la main», partage-t-il.
Pour ce professionnel, les fluctuations actuelles ne laissent guère place au doute. «Le prix de l’or s’inscrit dans une dynamique haussière. Les rares accalmies que nous observons ne sont que des pauses passagères, avant un nouveau mouvement de hausse», conclut-il, le regard glissant vers sa vitrine éclatante, en attente du retour des clients.








