Expert: l’accalmie climatique ne met pas fin à la sécheresse

Portés par une nette reprise des précipitations, aussi bien pluviales que neigeuses, les barrages du Royaume ont vu leurs réserves hydriques progresser sensiblement, franchissant pour la première fois depuis plusieurs années la barre des 50 % de taux de remplissage. (S.Kadry/Le360)

Revue de presseAprès plusieurs années de stress hydrique aigu, le Maroc enregistre un regain de précipitations qui suscite espoirs et interrogations. Pour le climatologue Mohammed Said Karrouk, cet épisode humide ne saurait être interprété comme la fin de la sécheresse, mais plutôt comme une rupture temporaire dans un contexte de forte variabilité climatique et de pression croissante sur les ressources en eau. Cet article est une revue de presse tirée de Finances News.

Le 25/01/2026 à 19h01

Le retour des pluies observé ces derniers mois au Maroc a ravivé l’espoir d’une sortie durable de la sécheresse après plusieurs années de déficit hydrique sévère. Mais pour le climatologue Mohammed Said Karrouk, cité dans un entretien publié par le magazine Finances News Hebdo, cette lecture est trompeuse. Dans un contexte de forte variabilité climatique et de changement global, il appelle à distinguer rupture ponctuelle et tendance de fond et met en garde contre toute interprétation hâtive aux conséquences économiques et politiques lourdes.

Selon Karrouk, qualifier la situation actuelle de fin de sécheresse relève d’une erreur scientifique. «Le climat du Maroc est structurellement sec. Il est dominé par l’anticyclone subtropical des Açores, qui impose historiquement des périodes récurrentes de sécheresse», rappelle-t-il. L’année hydrologique en cours marque certes un retour des précipitations, mais il s’agit avant tout, précise-t-il, «d’une rupture de la sécheresse, pas de sa disparition». Seule une analyse complète à la fin de l’année hydrologique, croisée avec l’évolution du climat planétaire, permettra de statuer sur un éventuel changement de cycle.

«L’évaluation de la sécheresse repose sur deux niveaux d’analyse complémentaires», lit-on dans Finances News. D’un côté, les indicateurs climatiques, tels que la pluviométrie, la circulation atmosphérique ou les phénomènes globaux comme l’ENSO. De l’autre, les indicateurs hydrologiques, à savoir le remplissage des barrages et l’état des nappes phréatiques. «On peut avoir une sécheresse météorologique tout en disposant encore d’eau stockée dans les barrages. C’est exactement ce qui s’est produit entre 2018 et 2021», explique Karrouk, soulignant que la fin d’un cycle de sécheresse ne peut être décrétée qu’en croisant ces deux dimensions.

Les pluies actuelles ne traduisent pas, selon lui, un changement durable du régime pluviométrique national. «Nous sommes face à un épisode humide dans un contexte de variabilité climatique accrue. Le retour de la pluie est réel, mais il ne garantit en rien une stabilité à long terme», insiste-t-il. Les prochains mois, notamment l’été et l’automne, seront décisifs pour juger de la continuité ou non de cette dynamique.

«Le phénomène de La Niña a, en revanche, joué un rôle favorable dans la séquence actuelle», poursuit Finances News. Karrouk indique que son installation permettait dès septembre d’anticiper un effet bénéfique pour le Maroc, avec un retour progressif des pluies à partir de la mi-novembre. Mais cet effet pourrait être transitoire. «Les scénarios climatiques actuels indiquent une fin probable de La Niña vers la fin de l’année hydrologique, suivie d’une phase neutre. Or, en phase neutre, l’incertitude est maximale», prévient-il.

À cette variabilité naturelle s’ajoute l’impact du changement climatique, qui agit comme un amplificateur. «Le changement climatique n’invente pas les cycles, mais il les intensifie», résume Karrouk. Les périodes de sécheresse deviennent plus longues et plus sévères sous l’effet de températures élevées et d’une évaporation accrue. À l’inverse, lorsque les pluies reviennent, elles sont souvent plus brutales, concentrées dans le temps et dans l’espace, augmentant significativement les risques d’inondations. Une atmosphère plus chaude, capable de stocker davantage de vapeur d’eau, favorise ces épisodes extrêmes.

Sur le plan hydrique, le diagnostic reste préoccupant. Les précipitations récentes ne suffisent pas à reconstituer durablement les réserves. «Des barrages emblématiques comme Al Massira ne dépassent toujours pas 8 à 9 % de taux de remplissage», souligne le climatologue. Les nappes phréatiques, notamment dans des régions stratégiques comme le Tadla, le Tensift ou le Souss, demeurent à des niveaux très bas et se rechargent difficilement, en partie à cause de la dégradation des sols qui limite l’infiltration. Dans ces conditions, parler de sécurité hydrique serait prématuré.

Karrouk met également en garde contre une possible surinterprétation politique de cet épisode pluvieux. «Le risque est majeur», estime-t-il. Un relâchement des politiques de gestion de l’eau, notamment dans le secteur agricole, serait selon lui «une erreur grave». Il plaide au contraire pour un renforcement de la régulation et une adaptation fine des usages de l’eau aux cycles climatiques, afin d’éviter la répétition des crises.

À moyen terme, plusieurs scénarios se dessinent pour le Maroc. Le premier, le plus pessimiste, est celui d’un durcissement de la sécheresse sous l’effet du renforcement de l’anticyclone subtropical. Le deuxième repose sur l’hypothèse de précipitations violentes, provoquées par des incursions de froid polaire dans une atmosphère très chaude, avec des risques accrus d’inondations difficiles à maîtriser. Entre ces deux extrêmes, un scénario intermédiaire d’alternance de situations est également plausible. Face à cette incertitude, Karrouk estime que «le pays doit se préparer au pire pour sécuriser ses ressources en eau, en misant sur les transferts depuis le Nord, un dessalement maîtrisé, la réduction de l’évaporation et, surtout, une agriculture adaptée à la réalité hydrique du pays».

Par La Rédaction
Le 25/01/2026 à 19h01