Le chaînon manquant de l’action publique

Lors d’une réunion du dialogue social entre le gouvernement et les syndicats.

TribuneSi le Maroc est souvent salué pour la clarté de ses grandes orientations stratégiques, leur traduction concrète reste parfois inégale. Dans cette tribune, Anass Benaddi, spécialiste des Affaires publiques, analyse ce décalage et pointe un facteur clé souvent négligé: la faiblesse des corps intermédiaires, chaînon essentiel entre la vision de l’État et son appropriation par la société. L’enjeu n’est pas tant l’absence de cap que le déficit de relais capables de transformer la stratégie nationale en dynamique collective.

Le 12/02/2026 à 09h26

Le Maroc est souvent décrit comme un pays de vision. L’expression n’est pas usurpée. Elle renvoie à une réalité institutionnelle profonde: celle d’un État stratège, capable de définir des priorités claires et d’inscrire ses grands choix dans la durée. Souveraineté énergétique, montée en gamme industrielle, ancrage africain, réforme sociale, reconnaissance du capital humain comme ressource centrale, volonté assumée de parachever une transition démocratique sereine: les axes sont identifiés, cohérents, assumés. Portée au plus haut niveau de l’État, cette vision dépasse les contingences politiques et s’affranchit du temps court des alternances.

Pourtant, un paradoxe demeure. Ce qui est clairement formulé au sommet peine parfois à produire, sur le terrain, les effets attendus. Non par défaut de volonté politique, mais en raison d’un déséquilibre structurel dans la chaîne de l’action publique.

Il convient ici d’opérer un distinguo essentiel, trop souvent absent du débat public: celui entre la vision royale, qui incarne l’État dans sa fonction stratégique, et l’exécutif, chargé de sa traduction opérationnelle. Ces deux dimensions obéissent à des logiques distinctes, à des temporalités différentes et à des contraintes qui ne se recoupent pas toujours.

La vision royale s’inscrit dans le temps long. Elle fixe un cap, trace une direction, stabilise l’horizon. L’exécutif, lui, agit dans un temps plus contraint, soumis aux équilibres politiques, aux urgences de gestion, parfois aux calculs les plus prosaïques. Ce décalage devient problématique au regard de l’ampleur des enjeux contemporains. Et c’est précisément à cet endroit qu’apparaît la principale fragilité du système: l’absence, ou la faiblesse, des corps intermédiaires.

Là où l’action publique est efficace, les corps intermédiaires jouent un rôle décisif. Ils traduisent la vision stratégique en langage social. Ils expliquent les réformes, les adaptent aux réalités locales, en accompagnent la mise en œuvre et en favorisent l’appropriation collective. Partis politiques structurés, syndicats responsables, organisations professionnelles influentes, élites territoriales reconnues: tous participent à cette fonction de médiation entre l’État et la société.

Au Maroc, cet espace demeure insuffisamment investi. Les partis politiques peinent à dépasser la logique électorale pour incarner de véritables projets de société. Les syndicats, affaiblis ou fragmentés, ont perdu une part de leur crédibilité comme relais structurants. La société civile, pourtant dynamique, reste souvent dispersée et cantonnée à un rôle périphérique, plus symbolique que stratégique. Quant aux élites locales, elles peinent encore à s’inscrire dans une architecture nationale cohérente de décision et d’exécution. Là où l’intérêt personnel prévaut, l’adhésion à un idéal commun s’étiole.

Il en résulte un phénomène désormais familier: une vision claire au sommet, un exécutif à l’œuvre, mais une difficulté persistante à faire circuler la décision jusqu’au citoyen, et en retour, à faire remonter les réalités du terrain vers le centre.

Ce décalage ne prend pas toujours la forme d’une opposition frontale. Il s’exprime plus souvent par des lenteurs, des incompréhensions, un sentiment diffus de distance entre les politiques publiques et le vécu quotidien. L’exécutif se retrouve alors en première ligne, sommé de produire des résultats visibles, sans toujours disposer des relais sociaux et politiques nécessaires pour inscrire la réforme dans la durée.

Réhabiliter les corps intermédiaires n’est ni un luxe institutionnel ni une concession politique. C’est une condition de l’efficacité de l’État stratège. Un État fort n’est pas un État solitaire. Il est un État prolongé, relayé, incarné par des acteurs capables de traduire une vision nationale en pratiques concrètes, sur les territoires, dans les secteurs professionnels, au sein des communautés sociales.

L’enjeu, pour le Maroc, n’est donc pas de produire davantage de stratégies — elles existent — mais de reconstruire les mécanismes de leur appropriation collective. Cela suppose de redonner aux partis une fonction intellectuelle et programmatique, de valoriser les compétences intermédiaires, de structurer durablement la médiation entre la décision publique et la société.

Car les grandes transformations nationales ne se jouent ni uniquement dans les textes, ni seulement dans les annonces. Elles se jouent dans cet espace décisif, souvent négligé par ceux qui l’occupent, trop souvent déserté par ceux qui devraient l’habiter: cet entre-deux, fragile et essentiel, qui relie le sommet de l’État à la vie ordinaire des citoyens.

Le Maroc est aujourd’hui parvenu à ce moment rare de son histoire institutionnelle où la vision ne peut plus avancer seule. Elle appelle des relais solides, fiables, incarnés par des femmes et des hommes de conviction, dotés de compétences éprouvées et habités par un sens exigeant de l’État. C’est là, sans doute, que se joue désormais l’un des défis les plus déterminants de l’action publique marocaine.

Par Anass Benaddi
Le 12/02/2026 à 09h26