Dès les premières semaines de son accession au Trône, le roi Mohammed VI définit son statut et sa mission dans son discours du 20 août 1999. Le nouveau Roi épouse ainsi pleinement une philosophie du pouvoir. Sa conception d’un État de droit moderne repose sur un système juridique présentant deux caractéristiques essentielles: des normes suffisamment précises pour que leur application offre une orientation claire à leurs destinataires et laisse la plus faible place possible à l’arbitraire; mais aussi des procédures garantissant un contrôle effectif de la conformité des normes d’application aux normes de rang supérieur.
Il s’agit de réconcilier la société avec l’État, de quitter le monde du commandement et de l’autorité pour promouvoir, à terme, un nouveau contrat social. Au fond, qu’est-ce qui fonde la légitimité de l’État de droit, tel qu’il est proclamé, sinon la garantie des droits de l’Homme et du citoyen? L’État-puissance a fait son temps; il doit céder la place à l’État soumis au droit. Mais ce processus suppose lui-même deux conditions essentielles: la séparation des pouvoirs et l’institutionnalisation des droits de l’Homme.
C’est dans cette perspective que le Souverain défend, le 12 octobre 1999 à Casablanca, «un nouveau concept d’autorité»: il est «grand temps pour le pouvoir de servir les gens et non l’inverse». Dès lors, l’arbitrage royal ne connaît pratiquement aucune limite. Selon les circonstances, il traduit l’exercice d’un statut d’arbitre auquel est confiée, en définitive, une responsabilité globale. Ce rôle n’est certes pas incompatible avec la fonction d’arbitrage; mais il la hisse, le cas échéant, à un niveau supérieur, celui de l’orientation et de la décision.
Dès son discours du 20 août 1999, le roi Mohammed VI souligne le poids de sa charge et les responsabilités qui en découlent. «Compte tenu de ces lourdes responsabilités, explique-t-il, Nous invitons tout un chacun avec vigueur et fermeté... au respect des dispositions de l’État de droit dans le cadre des libertés que garantit la Constitution aux individus et aux organisations...» Et d’ajouter, sous forme de mise en garde, que la violation ou le non-respect de ces règles «expose à l’application des lois en vigueur».
Le roi Mohammed VI a, dès le début de son règne, une conscience aiguë de ce qu’il ne faut plus faire: continuer à «gérer» le pays comme par le passé. Il se veut l’espoir et le bâtisseur d’un Maroc nouveau, porteur d’une vision renouvelée, globale et volontariste du développement. Il sait que cette approche ne peut être uniquement économique, encore moins comptable. Elle ne saurait davantage reposer sur une dissociation des dimensions économique, sociale et culturelle. Il convient, au contraire, de reconstruire la cohérence entre ces différentes composantes afin de fonder une action publique en faveur du développement social et des catégories les plus vulnérables: les femmes, les jeunes, les populations rurales ou encore les personnes en situation de handicap.
«Loin de se limiter aux dimensions institutionnelle et politique, le Souverain souligne que son attention portée aux questions sociales tient au fait qu’elles «constituent la base de la préservation de la dignité de l’homme».»
— Mustapha Sehimi
Que cette vision du développement soit nécessairement politique ne fait guère de doute. Elle engage le choix des finalités du progrès social et suppose des arbitrages entre différentes conceptions. Ces choix concernent la nature même des besoins à satisfaire en priorité. Les stratégies de développement doivent ainsi déterminer la pondération à accorder à l’accélération de la croissance, à l’ouverture économique, à la réduction des inégalités, à la satisfaction des besoins essentiels ou encore au renforcement de la souveraineté nationale. Mais ces objectifs, aussi légitimes soient-ils, imposent des arbitrages. Parce qu’il est impossible de tout accomplir simultanément, il est indispensable de fixer des priorités, d’établir une hiérarchie et d’inscrire les réformes dans une séquence cohérente.
Le Maroc est une monarchie sociale. Ce caractère est affirmé dès les premières dispositions de la Loi fondamentale. Celles-ci traduisent la volonté de ne pas limiter la nature de la monarchie à sa seule dimension constitutionnelle et démocratique, mais de l’étendre pleinement au domaine social. Elles expriment la sollicitude de la Nation envers les plus vulnérables. Pour promouvoir une véritable justice sociale, la solidarité nationale doit jouer tout son rôle. Le Roi entend ainsi édifier une société plus juste, fondée sur l’égalité des chances, où les catégories défavorisées occupent pleinement leur place et voient leur dignité reconnue.
Dans cette perspective, la lutte contre la pauvreté et l’exclusion revêt une portée qui dépasse largement la seule politique sociale: elle participe d’un véritable projet de société et s’inscrit au cœur de sa conception des droits humains. Loin de se limiter aux dimensions institutionnelle et politique, le Souverain souligne que son attention portée aux questions sociales tient au fait qu’elles «constituent la base de la préservation de la dignité de l’homme».
Reste alors à concevoir un cadre de référence pour l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques. Le Roi observe, écoute, privilégie la proximité et s’attache à rechercher les voies d’un ajustement structurel fondé sur plusieurs convictions: la pauvreté n’est ni une fatalité, ni un état, ni une catégorie sociale, mais le résultat d’un processus d’exclusion alimenté par des inégalités structurelles; il convient d’appréhender la diversité et la complexité des comportements des acteurs; l’État doit jouer un rôle actif dans les mécanismes de négociation et de régulation associant les différents partenaires sociaux; enfin, les initiatives des acteurs de terrain, porteuses d’intérêt collectif, doivent être pleinement prises en considération. Il l’a rappelé à plusieurs reprises: c’est une «vision globale» qu’il convient désormais de promouvoir.
Son règne, il le veut résolument social. Cela apparaît aujourd’hui comme une évidence. Mais il le veut également placé sous le signe de la modernité: une modernité fondée sur le développement économique et la solidarité sociale, sur la consolidation de l’État de droit et des droits humains, mais aussi sur la promotion des sciences, des technologies et du savoir. En somme, une société conciliant progrès économique, développement humain, connaissance et communication. La formulation qu’il en donne est sans équivoque: l’objectif est que «le Maroc demeure à l’avant-garde, un pays de dialogue entre les cultures, un exemple d’équilibre entre l’authenticité et la modernité, une société de coexistence dans la dignité, la modération et la tolérance».




