Autour de l’Iran, vingt-cinq siècles de rivalités

Mouna Hachim.

ChroniqueDes antiques guerres médiques aux tensions contemporaines, la région iranienne et ses marges demeurent de ces espaces où les rivalités se succèdent, même si leurs formes et leurs acteurs ont profondément changé au fil des siècles.

Le 14/03/2026 à 12h00

Missiles balistiques, détroits stratégiques, sanctions économiques: autour de l’Iran, les antagonismes ne datent pas d’aujourd’hui.

Il y a vingt-cinq siècles déjà, lors des guerres médiques, Grecs et Perses se livraient bataille dans cette même région.

Né de la révolte des cités grecques d’Asie Mineure, ce conflit marqua le début d’une longue série d’affrontements qui, pendant près de cinquante ans, agitèrent cet espace au carrefour de l’Orient et de l’Occident.

Plus de deux millénaires plus tard, la scène a changé. Les formes d’influence aussi: États modernes, idéologies nouvelles, pétrole comme nerf de la guerre, nucléaire comme épouvantail.

Les siècles passent. La Perse voit se succéder conquérants macédoniens et cavaliers mongols, se mesurer pendant des siècles à l’Empire ottoman, puis devenir, au XIXème siècle, un terrain de rivalité entre les empires russe et britannique.

Mais certains éléments du décor semblent familiers. Dans le détroit d’Ormuz, comme autrefois en mer Égée, la maîtrise des routes névralgiques demeure un enjeu majeur. Des tensions avec Israël et les États-Unis aux inimitiés avec plusieurs monarchies du Golfe, l’Iran reste aujourd’hui au cœur des équilibres régionaux.

Les empires d’antan ont disparu, les idéologies ont changé, les frontières ont été redessinées. Mais la géographie continue de peser sur les équilibres, aux côtés d’autres facteurs propres à chaque époque.

Pour comprendre pourquoi cette région demeure un foyer de tensions, il faut remonter bien plus loin dans le temps.

Tout commence par ce qui semble n’être qu’une révolte locale: celle des cités ioniennes contre la domination de l’empire perse dirigé par Darius Ier.

À Milet, Aristagoras appelle les cités grecques à l’aide. Sparte refuse d’intervenir, mais Athènes accepte d’envoyer une flotte.

Au printemps 498 avant notre ère, l’expédition contre Sardes marque un tournant. En incendiant le sanctuaire de la déesse Cybèle et en portant la guerre au cœur d’une province de l’empire, les insurgés donnent au conflit une dimension nouvelle.

Hier comme aujourd’hui, la destruction d’un symbole sacré peut transformer une querelle politique en affrontement plus profond. Rhétorique religieuse, mobilisation idéologique, assassinats de figures spirituelles: le conflit change de nature. Et comme souvent dans l’histoire, une révolte locale finit par entraîner des acteurs qui n’étaient pas invités au départ.

Ce qui n’était d’abord qu’une rébellion interne à l’empire, menée par des cités grecques d’Asie Mineure intégrées depuis plusieurs décennies dans l’espace achéménide, se transforme en crise à effet domino.

Le premier grand affrontement entre Grecs et Perses se joue à Marathon en 490 avant notre ère. Contre toute attente, les citoyens-soldats d’Athènes parviennent à repousser une armée perse supérieure en nombre.

Qui l’aurait cru?

«Qui serait donc capable de tenir tête à ce large flux humain? Autant vouloir par de puissantes digues contenir l’invincible houle des mers!», écrivait Eschyle, le père de la tragédie grecque.

Plus encore que le succès militaire, la portée symbolique est immense. Marathon brise le sentiment d’invincibilité entourant la superpuissance achéménide et encourage la poursuite de la résistance.

Ceci étant dit, loin des simplifications, certaines cités helléniques choisirent de se ranger du côté de l’empire, par calcul politique, rivalités locales ou intérêt commercial.

Les Grecs avaient même un mot pour cela: «médiser», dans le sens de se rallier aux Mèdes.

Toutes proportions gardées, ces conflits antiques rappellent par la même occasion combien certains heurts géopolitiques s’inscrivent dans la longue durée. Bien sûr, l’Histoire est faite de renversements; les défenseurs d’hier peuvent devenir les héritiers des empires conquérants de demain.

Les rapports de puissance changent, les équilibres se recomposent. Les acteurs, les structures politiques et les logiques diffèrent, mais les luttes d’influence autour de certains espaces demeurent.

Tout comme persiste la bataille des récits. Au-delà des stratégies et des jeux d’équilibre, l’Histoire façonne des mythes fondateurs. Avec le temps, les guerres médiques devinrent l’un d’eux dans la mémoire grecque, puis dans celle de l’Occident qui s’en revendique l’héritier.

Dans cette construction, diffusée par les auteurs grecs, le conflit fut souvent présenté comme l’affrontement de deux mondes: celui de la liberté des cités grecques face au despotisme oriental, celui de la «civilisation» contre la «barbarie».

Qu’importe si les historiens modernes nuancent cette vision idéalisée! Qu’importe s’ils rappellent une réalité bien plus complexe! Une histoire moins héroïque que le mythe, faite d’alliances changeantes, de rivalités internes au monde grec et de relations parfois ambiguës avec la puissance achéménide. Un empire dont l’administration structurée et la relative tolérance envers les peuples et les cultes contrastent avec l’image simplifiée d’une tyrannie absolue.

Les représentations idéologiques sont tenaces.

Derrière les récits glorieux, une autre constante interpelle: les morts.

L’historien grec Hérodote, témoin des guerres médiques, en résumait déjà l’absurdité: «En temps de paix, les fils ensevelissent leurs pères; en temps de guerre, les pères ensevelissent leurs fils.»

Par Mouna Hachim
Le 14/03/2026 à 12h00