«Un géant parmi les siens»: le paléontologue Nour-Eddine Jalil revient sur la découverte d’un reptile marin vieux de 66 millions d’années à Khouribga

Holotype, crâne et mandibules associées du Pluridens imelaki. (Abréviations: ang, angulaire; ar, articulaire; de, dentaire; fr, frontal; ju, jugal; mx, maxillaire; par, pariétal; pmx, prémaxillaire; prf, préfrontal; sp, splénial; sur, surangulaire. Échelle = 30 cm) (Crédit: Diversity)

EntretienUne nouvelle espèce de reptile marin géant vient d’être décrite à partir d’un fossile découvert dans les phosphates de Khouribga. Baptisé Pluridens imelaki, l’animal mesurait plus de neuf mètres de long. Le paléontologue Nour-Eddine Jalil revient, pour Le360, sur cette trouvaille.

Le 12/03/2026 à 10h30

Une nouvelle espèce de reptile marin géant a été identifiée au Maroc. Les chercheurs, Nicolas R. Longrich, du département de biologie et de biochimie de l’université de Bath au Royaume-Uni, et Nour-Eddine Jalil, rattaché au Centre de recherche en paléontologie au Musée national d’histoire naturelle de Paris ainsi qu’au Musée d’Histoire naturelle de Marrakech, l’ont nommé Pluridens imelaki. Cet animal appartenait à la famille des mosasauridés, des prédateurs qui dominaient les océans à la fin du Crétacé (la dernière période de l’ère des dinosaures, comprise entre environ 145 et 66 millions d’années, Ndlr).

Selon l’étude publiée le 5 mars sur Diversity, une revue scientifique spécialisée, le fossile a été découvert dans les mines de phosphates de Sidi Chennane, situées dans le bassin des Ouled Abdoun Basin. Les couches géologiques où il a été trouvé remontent au Maastrichtian, c’est-à-dire environ 66 à 67 millions d’années, juste avant l’extinction des dinosaures.

La découverte repose sur un crâne presque complet avec ses mâchoires, mesurant environ 1,25 mètre de long. À partir de ces dimensions, les chercheurs estiment que l’animal entier dépassait 9 mètres de longueur. Cette taille en fait l’un des plus grands représentants du groupe des halisaurines, une lignée de mosasaures généralement plus petits. À titre de comparaison, le genre Halisaurus atteignait environ 4 à 5 mètres, tandis que l’espèce proche Pluridens serpentis était estimée autour de 7,5 mètres.

L’étude du crâne montre que cet animal possédait une anatomie particulière. Son museau était long et étroit, ses mâchoires très fines et allongées et il portait environ 25 sur le dentaire. Les dents étaient triangulaires et légèrement recourbées vers l’arrière.

Les chercheurs ont également observé une articulation inhabituelle entre certains os du museau, ainsi qu’une forme spécifique de certains éléments de la mâchoire. L’ensemble de ces caractéristiques anatomiques confirme qu’il s’agit d’une espèce différente de celles déjà connues, nous explique Nour-Eddine Jalil.

Le360: Dans quelles circonstances ce fossile a-t-il été trouvé dans le bassin d’Oulad Abdoun?

Nour-Eddine Jalil: Nous devons une grande partie de nos découvertes réalisées dans les phosphates aux prospecteurs locaux. Dans cette région, comme dans de nombreuses autres au Maroc, des habitants se sont spécialisés dans la collecte et la vente de fossiles.

Dans les phosphates, les fossiles sont étudiés par les scientifiques, mais ils sont d’abord découverts par les prospecteurs locaux. Nous cherchons à établir avec eux des relations de confiance afin qu’ils réservent les fossiles importants scientifiquement pour les collections nationales. La plupart sont conscients de la valeur patrimoniale des fossiles et préfèrent les vendre à des institutions de recherche nationales. C’est ainsi que ce mosasaure a été acquis auprès de ces prospecteurs.

Quels éléments vous ont permis d’affirmer qu’il s’agissait d’une espèce inconnue jusqu’à présent?

Les paléontologues font de l’anatomie comparée. Ce sont aussi des systématiciens. Leurs objectifs sont de décrire les organismes anciens, de reconstituer leur mode de vie, leur milieu et leur environnement. Ils cherchent également à classer ces anciens organismes.

Pour cela, la présence de caractères morphologiques communs avec d’autres espèces peut suggérer des liens de parenté étroits et permettre de les classer dans un même groupe, tandis que les caractères morphologiques uniques peuvent justifier la définition d’une nouvelle espèce.

Le nouveau mosasaure possède justement des particularités morphologiques partagées avec le groupe des halisaurinés et d’autres qui lui sont uniques, à savoir la forme de son museau, la nature des liaisons entre les os du museau, la forme des zones de sutures entre les os du crâne ainsi que la forme de ses dents.

Pourquoi avoir choisi le nom Pluridens imelaki?

Le nom de ce mosasaure reflète sa morphologie. Il appartient à un groupe de mosasaures appelés Pluridens car l’une de leurs particularités est la possession d’un grand nombre de dents.

Cette nouvelle espèce possède des traits propres et atteint une taille bien plus grande que les autres mosasaures halisaurinés. C’est la raison pour laquelle nous l’avons appelée imelaki, en référence à sa grande taille. Nous avons utilisé le mot arabe «3imela9» qui, comme vous le savez, signifie géant.

À quoi ressemblait ce mosasaure et quelle taille pouvait-il atteindre?

Les mosasaures sont des reptiles marins proches des varans actuels (il s’agit de reptiles appartenant au genre Varanus, une famille de grands lézards vivant aujourd’hui surtout en Afrique, en Asie et en Australie. Ce sont des lézards souvent grands, rapides et carnivores, connus pour leur corps allongé, leur longue queue et leur langue fourchue, Ndlr).

Au cours de leur histoire, ils se sont adaptés à la vie marine et comme les baleines ou les dauphins actuels, leur corps s’est adapté à la vie marine.

Pluridens imelaki se distingue par sa grande taille. Son crâne long de 1,25 mètre suggère une taille corporelle d’au moins 9 mètres de long.

Votre étude mentionne un crâne très allongé et des mâchoires particulièrement fines. Que révèlent ces caractéristiques sur son mode de vie?

Pluridens imelaki se distingue des autres espèces de Pluridens par la morphologie de ses mâchoires, sa dentition et sa grande taille, ce qui laisse supposer qu’il occupait une niche écologique distincte.

Sa caractéristique la plus remarquable est la grande finesse de ses mâchoires, ce qui implique une faible force de morsure, en dépit de sa grande taille. Il devait se nourrir de proies relativement petites et peut-être à corps mou.

Sa dentition semble différente de celle d’autres mosasaures. Qu’est-ce que cela suggère sur son alimentation? Peut-on imaginer les types de proies qu’il chassait dans les océans de l’époque?

Comme chez les autres espèces de Pluridens, les dents de Pluridens imelaki sont nombreuses et fortement recourbées vers l’arrière. Toutefois, l’espèce imelaki se distingue par la position de l’angle de courbure situé vers la base de la dent à la jonction entre la couronne et la racine de la dent, ainsi que par la finesse plus marquée de ses mâchoires. Des dents recourbées servent généralement à retenir les proies et à empêcher leur fuite.

À ce stade de notre étude, il reste cependant difficile de déterminer si la forme particulière de la courbure chez imelaki avait un avantage fonctionnel. Comme les autres halisaurinés, Pluridens imelaki devait se nourrir de petits poissons, mais son régime alimentaire devait surtout être composé d’invertébrés, comme les céphalopodes sans coquilles, comme les belemnites qui devaient être abondants dans les mers des phosphates.

Pourquoi cette découverte est-elle importante pour comprendre les écosystèmes marins de la fin du Crétacé?

La transition entre la fin du Crétacé et le début de l’ère géologique suivante, le Tertiaire, constitue une période clé dans l’histoire de la Terre. C’est en effet à ce moment qu’a eu lieu la dernière des cinq grandes extinctions qui ont jalonné l’évolution de la vie. Cet événement marque la limite entre deux mondes, celui des dinosaures et des grands reptiles marins et celui qui voit l’essor des mammifères et d’autres faunes proches de celles que nous connaissons aujourd’hui.

Toute nouvelle découverte datant du Crétacé supérieur, comme celle qui vient d’être réalisée, revêt une grande importance car elle contribue à mieux documenter cette période charnière de l’histoire de la vie sur Terre.

Les gisements des phosphates du Maroc, déposés entre la fin du Crétacé (environ -72 millions d’années) et le début du Tertiaire (environ -46 millions d’années), dans une mer peu profonde, apportent un éclairage important sur cette période. Ils regorgent de fossiles, véritables témoins de cette transition. Sur près de 24 millions d’années, les fossiles de la fin du Crétacé renseignent sur le monde précédant la crise, tandis que ceux du début du Tertiaire nous parlent du monde qui lui succède.

Les scientifiques se sont toujours posé des questions sur les modalités de la 5ème des crises majeures. A-t-elle été progressive ou brutale? La richesse exceptionnelle de la biodiversité observée dans les fossiles des phosphates juste avant cette crise suggère plutôt un événement soudain, probablement lié à une catastrophe naturelle ayant entraîné, à l’échelle planétaire, la disparition rapide de plusieurs espèces différentes. La découverte d’une nouvelle espèce, en l’occurrence Pluridens imelaki, vient corroborer cette hypothèse.

À quoi ressemblait l’environnement marin du Maroc il y a environ 66 à 67 millions d’années?

La mer des phosphates d’il y a environ 66 à 67 millions d’années était peu profonde. Elle était un «point chaud de biodiversité». La diversité biologique y était exceptionnellement élevée. Les mosasaures côtoyaient d’autres reptiles marins, à savoir des tortues, de très rares crocodiles et d’autres reptiles qui n’ont pas survécu à la crise, les plésiosaures.

Les plésiosaures se caractérisent par un long cou, plus grand que le reste du corps, et une tête relativement petite munie de dents pointues. Les plésiosaures étaient représentés dans la mer des phosphates par une seule espèce, Zarafasaura oceanis. Les requins étaient très nombreux et très diversifiés comme c’était le cas des «poissons» osseux.

Pourquoi les phosphates du bassin d’Oulad Abdoun conservent-ils une telle diversité de fossiles marins? Quels autres animaux vivaient dans ce même écosystème?

Les phosphates sont des sédiments marins qui se sont accumulés dans une mer à très forte diversité biologique. Les conditions du milieu devaient être très favorables à la conservation des squelettes phosphatés des vertébrés. C’est ce qui permet certainement d’expliquer le grand nombre de fossiles de vertébrés.

À l’exception des amphibiens, tous les grands groupes des vertébrés sont représentés dans les phosphates, des poissons cartilagineux aux mammifères en passant par tous les groupes de reptiles.

Votre étude suggère que les halisaurines étaient plus variées et parfois plus grandes qu’on ne le pensait. En quoi cette découverte modifie-t-elle notre compréhension de ce groupe?

Les halisaurinés étaient diversifiés vers la fin du Crétacé. Avec d’autres sous-familles (les mosasaurinés et les plioplatecarpinés), ils formaient la famille des mosasauridés. Ces trois sous-familles présentaient une grande diversité et continuaient d’explorer de nouvelles niches écologiques jusqu’à la fin du Crétacé.

La nouvelle espèce vient renforcer cette hypothèse. Alors que les halisaurinés étaient jusqu’ici connus par des espèces de taille relativement réduite, elle révèle l’existence d’un représentant de grande taille, véritable géant au sein de son groupe.

Les mosasaures semblent dominer les fossiles retrouvés dans ces dépôts. Que nous apprend cette diversité sur les océans de la fin du Crétacé?

Cette diversité de mosasaures, ainsi que celle des autres vertébrés contemporains, indique que la mer des phosphates constituait un véritable point chaud de la biodiversité au Crétacé supérieur.

Vous indiquez que cette espèce n’est connue que par un seul spécimen. Pourquoi certains animaux sont-ils si rares dans les archives fossiles?

La rareté des fossiles de certaines espèces peut s’expliquer par leur distribution géographique et par la nature du milieu dans lequel l’organisme est déposé après sa mort. La rareté des fossiles peut trouver son explication par les conditions du milieu de dépôt qui ne serait pas propice à la fossilisation, ce qui n’est pas le cas des gisements des phosphates.

Cette rareté peut également résulter de la faible abondance des individus appartenant à cette espèce, ce qui est probablement le cas de Pluridens imelaki. Mais peut-être aussi que les individus appartenant à Pluridens imelaki, ne vivaient que sporadiquement dans les mers des phosphates. Cette hypothèse pourrait être retenue si on trouve des restes plus abondants ailleurs que dans les phosphates.

Est-il possible que d’autres fossiles de cette espèce restent encore à découvrir dans les phosphates marocains?

La probabilité de trouver de nouveaux restes de Pluridens imelaki n’est pas grande, mais elle n’est pas nulle.

Par Hajar Kharroubi
Le 12/03/2026 à 10h30